©Alexandre Nollet – Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon

Initié en 2015, le "Studio Européen" , dont j'assure la direction artistique, réunit chaque année une quinzaine de jeunes dramaturges européens (et quelques invités extra-européens) à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon.

L'idée directrice de ces rencontres est au fond très simple : l'écriture dramatique est une pratique solitaire – quoiqu'elle se destine au collectif artistique théâtral (l’adjectif « dramatique » est ici à entendre au sens le plus large : tout type de texte destiné à la scène théâtrale.).

Comme toute pratique artistique, l'écriture nécessite pour avancer et se réinventer en permanence un regard critique et prospectif, une pensée débarrassée de tout narcissisme, capable en tout premier lieu de "penser contre elle-même". Gilles Deleuze parlait même à cet égard de "combat entre soi"...

La plupart d'entre nous, (écrivains, dramaturges...) a cette capacité́ ; mais celle-ci est grandement facilitée et aiguillonnée par le recours à une réflexion et à une recherche collectives. Nos différences, nos désaccords, nos singularités, nous aident à interroger nos intuitions individuelles — nos "évidences" — et nous obligent à reconsidérer nos ouvrages.
Tout simplement parce qu'ils ne sont pas nous-mêmes, les autres nous aident à penser "contre" nous-mêmes.
Ce processus de recherche collective à partir des travaux de création individuels est à l'œuvre dans de nombreuses écoles d'art – en particulier de théâtre. Mais nous éprouvons le besoin de recourir à un degré supplémentaire d'altérité en nous confrontant à des langues, des cultures, des sensibilités, des paysages mentaux, des "évidences"... différents des nôtres. C'est pourquoi des rencontres internationales comme celle-ci constituent de belles opportunités pour déployer notre réflexion et nous aider à refonder en permanence nos projets artistiques personnels.

STUDIO EUROPEEN 2016

Les "hypothèses dramatiques", proposées par les participants, fournissent la matière de notre réflexion collective. Nous les "travaillerons" comme si nous étions au point de les développer, et de les composer pour la scène.

Ces hypothèses, nous ne les regardons pas comme des problèmes, auxquels il conviendrait d'apporter des "solutions". Nous nous efforçons simplement de penser à partir d'elles, de confronter nos différences d'approche, nos projets artistiques, nos singularités.

Dans ce type de rencontres, nul n'est le professeur ni l'élève de quiconque. Nos échanges ne sont pas assimilables à des discussions, mais à des conversations de travail : nous ne cherchons pas à nous accorder, mais à nous comprendre ; nous ne défendons pas des positions de principe, nous interrogeons des positionnements.
Les intercesseurs de ces échanges sont eux-mêmes engagés dans des travaux de création qui impliquent leur part de perplexité et leur besoin de recul. Aucun d'eux ne prétend détenir de vérité fixe, et leurs avis, comme leurs ouvrages, comme leurs présupposés esthétiques, philosophiques, politiques... divergent sensiblement.

La seule chose que chacun doive à tous dans ce type de travail, est d'accepter que toute "évidence" puisse être questionnée, examinée — voire malmenée.



ÉDITION 2016.