"L’influence d’un spectacle – quand il en a une – dépasse de beaucoup le nombre matériel de spectateurs qui le voient, comme – s’il en a une – l’influence d’un livre dépasse infiniment le nombre de lecteurs qui le lisent. Manifestation de la fluidité de l’esprit, circulation de la pensée, d’image, d’un cerveau à un autre cerveau. Mode de perception ignorant ses moyens de connaissance. Ce que nous savons, nous le savons aussi par ce que nous n’avons ni vu, ni lu, ni entendu, ni appris, mais étonnamment par ce seul fait que ça existe. »
Claude Regy

"Tant qu'un être inventé ne nous importe pas autant que nous-mêmes, il n'est rien."
Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au Noir.

"la fiction n’est pas l’invention d’êtres imaginaires », [mais] « la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des évènements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal."
Jacques Rancière, "Temps modernes", 2018.

"Les mots ne désignent pas les choses. Ils traduisent notre expérience au monde."
Liliane Giraudon, "Le Garçon cousu", 2014.

"L'artiste est celui qui réalise ce qui n'est pas censé l'être, il esquisse un concept que personne n'a demandé, affirme une proposition qui n'est encore venue à l'esprit de personne. L'artiste ne commence pas à se demander ce que ses contemporains veulent avoir, entendre, voire expérimenter. Voilà une différence essentielle avec l'entrepreneur, qui vérifie d'abord, par des études de marché, le marketing, la publicité et d'autres outils commerciaux, s'il existe bien une demande pour le produit qu'il se propose de réaliser et de vendre (ou si cette demande peut être suscitée.)"
Marc Ruyters, "sur la relation entre le métier d'artiste et l'entrepreneur", 20011.

"Le théâtre, comme la poésie, n'a pas d'autre objet que lui-même : c'est-à-dire rendre visible la terrible vérité de l'illusion qui sans trêve se propose de démontrer l'illusion de la vérité."
Radovan Ivsic, interview, 1980.

"La notion de « vallée de l’étrange » (Uncanny Valley), inventée dans les années 1970 par le roboticien Masahiro Mori, désigne le fait que, lorsqu’un objet atteint un certain degré de ressemblance anthropomorphique apparaît une sensation d’angoisse et de malaise. Et cela que l’objet soit un robot androïde, une prothèse ou une marionnette. Ce phénomène peut être représenté par un graphique où les ordonnées représentent la familiarité (ou la sympathie) et l’abscisse, le degré d’anthropomorphisme."
Lydia Ben Itzhak, "Petit détour par la vallée de l'étrange", CNRS Le journal [en ligne], 16 février 2016.

"L'artiste non seulement porte en soi l'humanité, mais il en reproduit l'histoire dans la création de son œuvre : d'abord du trouble, une vue générale, des aspirations, l'ébloulssement, tout est mêlé (époque barbare) ; puis l'analyse, le doute, la méthode, la disposition des parties (l'ire scientifique) ; enfin il revient à la synthèse première, plus élargie dans l'exécution." 
Gustave Flaubert, Carnet 2.

"J’ai un tempérament qui essaie de fabriquer des règles pour avoir le plaisir de les détruire plus tard : c’est une démarche dialectique entre la liberté de l’invention et la nécessité d’avoir une discipline dans l’invention."
Pierre Boulez, cité par Gérard Genette, "Postscript".

"Peut-être qu’un objet est ce qui permet de relier, de passer d’un sujet à l’autre, donc de vivre en société, d’être ensemble. Mais alors, puisque la relation sociale est toujours ambiguë, puisque ma pensée divise autant qu’elle unit, puisque ma parole rapproche par ce qu’elle exprime et isole par ce qu’elle tait, puisqu’un immense fossé sépare la certitude subjective que j’ai de moi-même et la vérité objective que je suis pour les autres, puisque je n’arrête pas de me trouver coupable alors que je me sens innocent, puisque chaque événement transforme ma vie quotidienne, puisque j’échoue sans cesse à communiquer, je veux dire à comprendre, à aimer, à me faire aimer, et que chaque échec me fait éprouver ma solitude, puisque je ne peux pas m’arracher à l’objectivité qui m’écrase et à la subjectivité qui m’exile, puisqu’il ne m’est pas permis ni de m’élever jusqu’à l’être, ni de tomber dans le néant, il faut que j’écoute, il faut que je regarde autour de moi plus que jamais le monde, mon semblable, mon frère.”
Jean-Luc Godard, "Deux ou trois choses que je sais d'elle".

"L’essentiel me semble d’imprégner le lecteur d’une atmosphère allant de pair avec un propos, tout en le confrontant à une langue si possible réinventée au point de réinventer l’écriture romanesque. Cela peut paraître prétentieux : c’est avant tout un plaisir, mon plaisir…L’essentiel me semble d’imprégner le lecteur d’une atmosphère allant de pair avec un propos, tout en le confrontant à une langue si possible réinventée au point de réinventer l’écriture romanesque. Cela peut paraître prétentieux : c’est avant tout un plaisir, mon plaisir…"
Sarah Haidar (à propos de son roman “La Morsure du coquelicot” - Médiapart)

"Essayer de transcrire une présence vivante et de la transcrire comme telle, c'est chercher à la fixer, sans la fixer. Car la fixer, c'est la tuer. Aussi, l'œuvre, pour aboutie qu'elle soit, ne peut-elle que revêtir une allure jaillissante ou hagarde d'esquisse. L'artiste se devant de la traiter non comme une œuvre finie, réussie, achevée, mais comme l'objet d'une entreprise toujours à recommencer. Il s'agit, ici, moins de perfectionner, que de tenter encore sa chance." 
Michel Leiris, Ce que m'ont dit les peintures de Francis Bacon.

 "Je crois qu'un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de lui. C'est la définition que je donnerais aujourd'hui de la liberté : ce petit mouvement qui fait d'un être social totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu'elle a reçu de son conditionnement." 
Jean-Paul Sartre, Situations IX, p. 99.

"L'art, ça consiste à faire le contraire du tapage de l'industrie culturelle, laquelle ne vise qu'à rendre les gens sourds et aveugles. L'art, dit-il avec son accent prolo du Nord, ça consiste à établir des rapports entre ce qu'on voit et ce qu'on entend et à faire des expériences qui se recoupent. Ça consiste à mettre la vie à feu. C'est-à-dire à apprendre à voir la vie – et la société aussi. Et l'histoire."
Jean-Marie Straub, cité par Grégoire Bouillier, Le Dossier M - Livre 1

"La bêtise est une structure de la pensée comme telle : elle n'est pas une manière de se tromper, elle exprime en droit le non-sens dans la pensée. La bêtise n'est pas une erreur, ni un tissu d'erreurs. On connaît des pensées imbéciles, des discours imbéciles qui sont faits tout entiers de vérités ; mais ces vérités sont basses, sont celles d'une âme basse, lourde et de plomb. La bêtise et, plus profondément, ce dont elle est le symptôme : une manière basse de penser. [...]Lorsque quelqu'un demande à quoi sert la philosophie, la réponse doit être agressive, puisque la question se veut ironique et mordante. La philosophie ne sert pas à l'État ni à l'église, qui ont d'autres soucis. Elle ne sert aucune puissance établie. La philosophie sert à attrister. Une philosophie qui n'attriste personne et ne contrarie personne n'est pas une philosophie. Elle sert à nuire à la bêtise, elle fait de la bêtise quelque chose de honteux." 
Gilles Deleuze, Nietzsche et la Philosophie, Presses Universitaires de France, Paris, 1967, p. 120

"If we never write anything save what is already understood, the field of understanding will never be extended"
(Si nous n’écrivons que ce qui est déjà compris, le domaine de l’entendement ne grandira jamais)
Ezra Pound, Canto 96.

"Il faut soit être une œuvre d’art, soit porter une œuvre d’art."
Oscar Wilde, Formules et maximes à l’usage des jeunes gens.

"Pour ma part, je me comparerais plutôt à un paysan qui cultiverait plusieurs champs ; dans l'un il ferait des betteraves, dans un autre de la luzerne, dans un troisième du maïs, etc. De la même manière, les livres que j'ai écrits se rattachent à quatre champs différents, quatre modes d'interrogation qui posent peut-être en fin de compte la même question, mais la posent selon des perspectives particulières, correspondant chaque fois pour moi à un autre type de travail littéraire"
Georges Perec – entretien, 1978.

"Je suis mort parce que je n’ai pas le désir, Je n’ai pas le désir parce que je crois posséder, Je crois posséder parce que je n’essaye pas de donner ; Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien, Voyant qu’on n’a rien, on essaye de se donner, Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien, Voyant qu’on est rien, on désire devenir, Désirant devenir, on vit."
René Daumal - Mai 1943.

"Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien sûr des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial."
Marcel Proust

"Toute grande oeuvre d'art échappe aux limites du genre. Une grande oeuvre d'art est celle qui fonde un genre ou qui l'abolit."
Walter Benjamin

"Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."
Sartre, Les Mots.
À la fin de "JLG/JLG, autoportrait de décembre", Godard détourne la phrase de Sartre :
“Un homme, rien qu'un homme, et qui n'en vaut aucun, mais qu’aucun ne vaut"
(Le dernier mot est inaudible : "ne vaut" ? "ne voit" ? "ne veuille" ? "ne vole" ? "ne vaille" ? - voire l'impropre "ne vale"...)

"Si le peuple t'applaudit, interroge-toi : qu'ai-je mal fait ?"
Arno Schmidt, Brand's Haide

"La patrie ce sera quand nous serons tous étrangers."
Francesco Nappo

"Tout le monde a entendu cette histoire. Tout le monde a entendu toutes les histoires, avant même qu'elles n'arrivent."
Ken Kesey, "sometimes a great motion"

"Il y a longtemps qu'on sait que le rôle de la philosophie n'est pas de découvrir ce qui est caché, mais de rendre visible ce qui précisément est visible, i.e. de faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu'à cause de cela nous ne le percevons pas. Alors que le rôle de la science est de faire connaître ce que nous ne voyons pas, le rôle de la philosophie est de faire voir ce que nous voyons."
Michel Foucault, La Philosophie analytique de la politique, Tokyo, conférence du 27/04/1978

"Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, il n'y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit."
François Truffaut, la Nuit américaine

"Rien n’est nouveau. Volez des idées n’importe où, du moment qu’elles résonnent en vous et nourrissent votre imagination. Dévorez films anciens, comme récents, musique, livres, peintures, photographies, poésie, rêves, et nourrissez-vous de conversations, d’architecture et de ponts, de feux de signalisation, d’arbres, de nuages et de rivières, d’ombres et de lumière. Ne volez que ce qui s’adresse à votre âme sans ambages. De cette manière, vos travaux (et vos emprunts) seront authentiques. L’authenticité est inestimable, l’originalité n’existe pas. N’essayez pas de dissimuler votre forfait — vous pouvez même vous en vanter, si vous le souhaitez. Dans tous les cas, rappelez-vous les mots de Jean-Luc Godard : ‘‘Ce qui compte, ce n’est pas d’où viennent vos idées, mais ce que vous en faites.’’
Jim Jarmusch, in Les cinq règles d’or du cinéaste

"Être psychanalyste, c'est simplement ouvrir les yeux sur cette évidence qu'il n'y a rien de plus cafouilleux que la réalité humaine. Si vous croyez avoir un moi bien adapté, raisonnable, qui sait naviguer, reconnaître ce qu'il y a à faire et ce qu'il y a à ne pas faire, tenir compte des réalités, il n'y a plus qu'à vous envoyer loin d'ici [Société Française de Psychanalyse]. La psychanalyse, rejoignant en cela l'expérience commune, vous montre qu'il n'y a rien de plus bête qu'une destinée humaine, à savoir qu'on est toujours blousé. Même quand on fait quelque chose qui réussit, ce n'est justement pas ce qu'on voulait. Il n'y a rien de plus déçu qu'un monsieur qui arrive soi-disant au comble de ses vœux, il suffit de parler trois minutes avec lui, franchement, comme peut-être seul l'artifice du divan psychanalytique le permet, pour savoir qu'en fin de compte, ce truc-là c'est justement le truc dont il se moque, et qu'il est de plus particulièrement ennuyé par toutes sortes de choses. (…) Ce n'est pas par accident, parce que ça pourrait être autrement, que par une chance bizarre nous traversons la vie sans rencontrer personne que des malheureux. On se dit que les gens heureux doivent être quelque part. Eh bien, si vous ne vous ôtez pas cela de la tête, c'est que vous n'avez rien compris à la psychanalyse. Voilà ce que j'appelle prendre les choses au sérieux. Quand je vous ai dit qu'il fallait prendre les choses aux sérieux, c'est que vous preniez au sérieux justement ce fait, que vous ne les prenez jamais au sérieux."
Lacan, Le séminaire livre III p95

"En ce monde nous marchons
Sur le toit de l’enfer
Et regardons les fleurs."
Issa Kobayashi (1763 - 1828)

"Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et des provinces, mais l'ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c'est vivre à propos."
Montaigne, Les Essais, III, 13

"Rien ne m'est sûr que la chose incertaine"
Villon, Ballade du concours de Blois

"Le « il » c’est le point où je suis dessaisi du pouvoir de dire « je »"
Gilles Deleuze

"Ce que je sais de ma vie laborieuse : elle fut vécue."
Czeslaw Milosz

"(...) tous les grands poëtes deviennent naturellement, fatalement, critiques. Je plains les poëtes que guide le seul instinct ; je les crois incomplets. (...) Il serait prodigieux qu’un critique devînt poëte, et il est impossible qu’un poëte ne contienne pas un critique."
Charles Baudelaire, L'Art romantique

"Je suis d’avis que l’on doit tout simplement, sans trop ruser ni se casser la tête, mener la vie que l’on tient pour juste, sans vouloir chaque fois être payé comptant de la main à la main. Et à la fin, sans doute, tout s’éclaircira. Et sinon — "je m’en fiche aussi" ; après tout, je me réjouis déjà tellement de la vie."
Rosa Luxembourg, lettre à à Louise Kautsky, à Wronke, le 15 mars 1917.

"Tant que nous produirons, sans cesse, des souffrances absolument inutiles, abominables ; tant que nous saurons que, chaque seconde qui passe, quelqu’un, homme ou animal, se fait torturer, assassiner, tabasser, mutiler, violer, exproprier de son être ; alors la prétention de quelqu’un à écrire, penser, créer sans faire cas de cette souffrance surnuméraire sera nulle et non avenue."
Mehdi Belhaj Kacem, Artaud ou la théorie du complot

"Tout livre pousse sur d’autres livres, et peut-être que le génie n’est pas autre chose qu’un apport de bactéries particulières, une chimie individuelle délicate, au moyen de laquelle un esprit neuf absorbe, transforme, et finalement restitue sous une forme inédite non pas le monde brut, mais plutôt l’énorme matière littéraire qui préexiste à lui."
Julien Gracq, Préférences, Pourquoi la littérature respire mal

"Maint livre agit comme une clé pour les salles inconnues de notre propre château."
Franz Kafka, lettre à Oscar Pollak, 9 novembre 1903

"Les artistes sont tout sauf des créateurs — ce mot ridicule dont tout le monde s'affuble ; l'artiste ne crée rien du tout : il écoute, assemble, retrouve, montre ce qui est, c'est-à-dire ce qui devient. C'est un réaliste profond toujours et un observateur tactile du réel par-dedans. Qu'est-ce qu'il fait ? Rien ; il dévoile ce qui est là ; il rappelle et désoublie."
Valère Novarina, L'Envers de l'esprit.

"C'est si difficile d'expliquer en toute sincérité et en toute bonne foi ce phénomène que l'on appelle la création. Je suis convaincu qu'on ne crée rien. Le terme le plus juste serait sans doute l'"accommodement" car on se sert indubitablement d'éléments vécus, de choses entendues, ressenties, d'évènements racontés ou lus dans un livre qu'on ne parvient pas à resituer. En tant que chercheur littéraire, je pense que rien ne se crée."
Juan Carlos Onetti, entretien avec Gustavo Morales, le Journal Littéraire, décembre 1987

"Si la vérité ressemble à quelque chose, c'est aux ténèbres qui se referment après l'éclair de l'erreur."
Juan Benet, "Tu reviendras à Region"

"(…) je suis triste ainsi qu'un coucher de soleil / est triste selon notre imagination"
Fernando Pessoa/Alvaro de Campos

"Nous vivons comme nous rêvons — seuls."
Joseph Conrad

"ce sont les organismes qui meurent, pas la vie"
Deleuze, 1988, Magazine Littéraire

"Qu'est-ce donc que la philosophie si elle n'est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? Et si elle consiste pas, au lieu de légitimer ce qui existe déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement ?"
Michel Foucault, L'usage des plaisirs

"J'ai appris que je n'en aurai jamais fini de recommencer, que ma terre est cette feuille blanche, ma vie l'activité de la couvrir. j'avais cru une fois que la vie deviendrait possible quand j'aurais tout dit ; et maintenan je m'aperçois que la vie, pour moi, c'est d'écrire ; de partir chaque fois pour tout dire et de recommencer aussitôt après parce que tout reste toujoujours à être dit."
André Gorz, Le Traître

"Il est un fantasme, une tentation et une invite qui guettent le condamné à mort (comme si condamné à mort, nous ne l’étions pas tous). C’est la fameuse injonction de profiter de la vie. Immédiatement surgit un projet quantitatif, celui de s’en mettre jusque-là, de se goinfrer, de se sursaturer de sensations, de courir du Taj Mahal à Bayreuth (quoique pour un nietzschéen…), en n’oubliant pas un petit passage obligé de gynécologie thaïlandaise. (…) Mais (…) je sais trop bien que le divertissement ne tient jamais qu’un temps. Qu’au bout de la plus suave des blondes, on finit quand même toujours par regarder sa montre. Qu’une semaine dans un palace subtropical, c’est parfait. Que trois semaines, on n’en peut plus. Que trois mois, on est sous antidépresseurs. Que trois ans, on est à enfermer… Et ainsi, par une espèce de courbe étonnante, on en revient en soupirant d’aise à se réinstaller rapidement devant son ordinateur. Parce qu’il n’y a pour un écrivain, tout simplement, rien d’autre à faire."
Patrick Declerck, entretien à Philo Mag, 12/2007

"Ils se connurent. Il la connut et se connut lui-même parce que, réellement, il n’avait jusque-là rien su de lui. Elle le connut et se connut elle-même parce que, en sachant tout ce qu’elle était, elle ne l’avait jusque-là jamais si bien senti."
Italo Calvino, Le Baron perché

"Chacun appelle “idées claires” celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres."
Marcel Proust

"Beckett a supporté de moins en moins de mots. Et la raison pour laquelle il devait les supporter de moins en moins, il le savait depuis le début : la difficulté particulière de forer des trous à la surface du langage, pour que paraisse enfin ce qui est tapi derrière."
Gilles Deleuze, L'épuisé

"La honte d'être un homme, y a-t-il une meilleure raison d'écrire ?"
Gilles Deleuze, Critique et Clinique

"Et l'aventure, la grande aventure, c'est de voir surgir quelque chose d'inconnu, chaque jour dans le même visage"
Alberto Giacometti

"On déclame contre les passions, sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien."
DAF de Sade

"Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l’image d’une époque. C’est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre. J’enregistre des centaines de personnes. Je reviens voir la même personne plusieurs fois. Il faut d’abord, en effet, la libérer de la banalité qu’elle a en elle. Au début, nous avons tous tendance à répéter ce que nous avons lu dans les journaux ou les livres. Mais, peu à peu, on va vers le fond de soi-même et on prononce des phrases tirées de notre expérience vivante et singulière."
Svetlana-Alexievitch

"Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes."
ibid.

"L’homme sain a toutes les maladies mentales, l’aliéné n’en a qu’une"
Robert Musil, L'Homme sans qualités

"Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse … Les gouvernements actuels se prévalent d’une science, l’économie, dont ils ne feraient qu’appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables – lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes. Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l’incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l’égard des gouvernants qui les méprisent."
Jacques Rancière

"Je fus amené à penser systématiquement contre moi-même au point de mesurer l'évidence d'une idée au déplaisir qu'elle me causait."
JP Sartre, Les Mots

"Je vis et je pense à mes risques et périls, ce qui fait que par moments j’ai l’air d’un imbécile. J’y consens. J’ai la fierté de ma bêtise."
Victor Hugo, Proses philosophiques

"La plupart des mathématiciens... sont portés à se cantonner dans un cadre conceptuel, dans un 'Univers' fixé une bonne fois pour toutes - celui, essentiellement, qu’ils ont trouvé '' tout fait' au moment où ils ont fait leurs études. Ils sont comme les héritiers d’une grande et belle maison toute installée, avec ses salles de séjour et ses cuisines et ses ateliers, et sa batterie de cuisine et un outillage à tout venant, avec lequel il y a, ma foi, de quoi cuisiner et bricoler...Quelque chose qui paraît grand (et on est loin, le plus souvent, d’avoir fait le tour de toutes ses pièces), mais familier en même temps, et surtout : immuable. Quand ils s’affairent, c’est pour entretenir et embellir un patrimoine : réparer un meuble bancal, crépir une façade, affûter un outil, voire même parfois, pour les plus entreprenants, fabriquer à l’atelier, de toutes pièces, un meuble nouveau. Et il arrive,quand ils s’y mettent tout entier, que le meuble soit de toute beauté, et que la maison toute entière en paraisse embellie... Dans la plupart des pièces de la maison, les fenêtres et les volets sont soigneusement clos - de peur sans doute que ne s’y engouffre un vent qui viendrait d’ailleurs. Et quand les beaux meubles nouveaux, l’un ici et l’autre là, sans compter la progéniture, commencent à encombrer des pièces devenues étroites et à envahir jusqu’aux couloirs, aucun de ces héritiers-là ne voudra se rendre compte que son Univers familier et douillet commence à se faire un peu étroit aux entournures. Plutôt que de se résoudre à un tel constat, les uns et les autres préféreront se faufiler et se coincer tant bien que mal, qui entre un buffet Louis XV et un fauteuil à bascule en rotin, qui entre un marmot morveux et un sarcophage égyptien, et tel autre enfin, en désespoir de cause, escaladera de son mieux un monceau hétéroclite et croulant de chaises et de bancs."
Récoltes et Semailles, Alexander Grothendieck

"Celui qui augmente sa science, augmente sa douleur."
Ecclésiaste, 1:18

"Quant à moi, je n'ai jamais rien regretté de ce que j'ai fait, et j'avoue que je suis encore complètement incapable d'imaginer ce que j'aurais pu faire d'autre, étant ce que je suis."
Guy Debord in girum imus nocte et consumimur igni – film, 1978

"En fait, une théorie philosophique est une question développée, et rien d'autre : par elle-même, en elle-même, elle consiste, non pas à résoudre un problème, mais à développer jusqu'au bout les implications nécessaires d'une question formulée."
Gilles Deleuze, Empirisme et subjectivité.

"J'espère vivre jusqu'à ma mort."
Jean Paulhan

"L'homme parfait est sans moi, l'homme inspiré est sans oeuvre, l'homme saint ne laisse pas de nom."
Tchouang-Tseu (vers 330 av. JC)

"La vie nous lance en l'air comme des cailloux, et nous disons de là-haut voyez comme je bouge."
Fernando Pessoa, le Livre de l'intranquillité

"Sacré poisson de rue, quelles phrases te tiendraient dans leurs doigts ? [...] Après tout, n'est-ce pas étrange, cette espèce d'immobile rivière entre des berges à fenêtres, charriant toutes ces petites branches dont chacune a ses soucis, ses idées, ses colères, ses souvenirs? Qui passent, qu'on ne reverra plus ? Qu'est-ce qu'ils font ? et que c'est nombreux ! La rue se trouble, la rue se calme ! C'est une artère (on le sait) où coule un drôle de sang, c'est un tuyau de flûte où souffle le va-et-vient journalier et criard, mais quoi ? La définir serait comme la barrer, l'exclure du trafic; et comment cesser d'en parler quand elle n'arrête pas de vivre ?"
Philippe Jacottet, Journal de Paris, Nlle revue de lausanne, 17 mai 1948

"Je ne peins pas l'être, mais le passage."
Montaigne

"Le monde regarde toujours vis-à-vis, moi je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi : je n'ai affaire qu'à moi, je me considère sans cesse, je me contrerôle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs (...), moi je me roule en moi-même."
idem

"La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas."
Fernando Pessoa

"Parler sur c'est facile mais ce n'est pas intéressant. Et, pour parler de, il faut quelqu'un à qui s'adresser. Et un vrai destinataire, c'est plus difficile à trouver qu'un public."
Emmanuel Hocquard, Ma haie.

"On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer."
FS Fitzgerald

"À force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, de faire de l’urgence l’essentiel, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel…"
Edgar Morin

"Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve"
Friedrich Hölderlin

"Caminante, son tus huellas
el camino, y nada mas ;
caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace camino,
y al volver la vista atras
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante, no hay camino,
sino estelas en la mar."
Antonio Machado, Chant XXIX Proverbios y cantarès, Campos de Castilla, 1917.

(Marcheur, ce sont tes traces
ce chemin, et rien de plus ;
Marcheur, il n'y a pas de chemin,
Le chemin se construit en marchant.
En marchant se construit le chemin,
Et en regardant en arrière
On voit la sente que jamais
On ne foulera à nouveau.
Marcheur, il n'y a pas de chemin,
Seulement des sillages sur la mer.)
Traduction de José Parets-LLorca

"Nous sommes les anciens combattants de notre enfance."
Louis Althusser, cité par Alain Badiou, Forum le Monde-Le Mans, leçon inaugurale, L'amour, une aventure obstinée, France Culture, 28/07/2013.

"Il y a des profits scientifiques à étudier scientifiquement des objets indignes."
Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris Minuit, 1980.

"Le génie, c'est l'erreur dans le système"
Paul Klee.

"Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s'amuser."
Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu.

"Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ? Parce que la mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l'homme le rayon de l'infini. Voilà un infini diminutif. Qu'importe s'il suffit à suggérer l'idée de l'infini total ? Douze ou quatorze lieues (sur le diamètre), douze ou quatorze de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l'homme sur son habitacle transitoire."
ibid.

"La haine dont la psychanalyse a été l'objet ces dernières années est liée à ce qui résiste à l'homogénéisation des consciences et des pensées, au calcul, à l'évaluation, à la massification des hommes, dont l'illusion et le trompe-l'œil ont fabriqué un hyperindividualisme qui n'est rien d'autre que la ruse du marché pour penser la masse sous le manteau de l'ego. Haine de l'irréductible singularité du sujet, dont on voudrait que ses signifiants fussent statistiquement répertoriés comme des objets inertes, scannérisés après chaque geste, chaque parole, chaque acte, pour en faire des objets de calcul."
Georges Zimra, Les Marchés de la folie.

"Pour moi, le fascisme c’est l’État en tant qu’il n’est plus une forme d’action et d’administration universelle, un peu abstraite, qui laisse la vie des citoyens être ce qu’elle est, la vie privée être ce qu’elle est. C’est en réalité un nouvel État qui se projette dans la conscience de chaque citoyen de sorte que le citoyen lui-même est à l’intérieur de lui-même étatisé ; il est au dedans créé avec ses principes, sa manière de parler, sa manière de raisonner qui ne sont pas autre chose que celle que l’on appelle État. C’est une pensée qui n’est plus une pensée personnelle et qui est une pensée toujours impersonnelle et fondée sur des nécessités, ou du moins ce qu’ils croient être des nécessités ; donc je pense que le fascisme ça n’est pas l’apparition d’un État dictatorial, ça peut avoir d’autres formes aujourd’hui, mais c’est le fait que l’État ait en lui-même et d’abord une structure de chaque individu devenu citoyen dès sa naissance, non pas citoyen au sens démocratique, mais citoyen au sens de soldat dans une armée."
Jean-Paul Sartre, entretien pour le journal Em Tempo (Brésil), le 12 juin 1978 à Paris - mis en ligne par Médiapart le 19-07-2013.

"Je pense, donc je mens."
José Bergamin, La Tête sans cervelle, in Jouet des dieux. Aphorismes et caricatures.

"Écris pour ne pas seulement détruire, pour ne pas seulement conserver, pour ne pas transmettre, écris sous l'attrait de l'impossible réel, cette part de désastre où sombre, sauve et intacte, toute réalité."
Maurice Blanchot, L'écriture du désastre

"Quand on traduit une idée en image, soit l’image devient bancale, soit l’idée explose. Moi je suis plutôt pour l’explosion. Je trouve que Genet a formulé cela avec beaucoup de précision et de justesse : l’unique chose qu’une oeuvre d’art puisse accomplir c’est d’éveiller le désir d’un autre état du monde. Et ce désir est révolutionnaire."
Heiner Müller, entretien avec Urs Jenny et Hellmuth Karase (Der Spiegel n°19 / 1983)

"La philosophie avait besoin, non seulement d'une compréhension philosophique, par concepts, mais d'une compréhension non-philosophique, celle qui opère par percepts et affects. Il faut les deux. La philosophie est dans un rapport essentiel et positif avec la non-philosophie : elle s'adresse directement à des non-philosophes (...) Le philosophe le plus pur est celui qui s'adresse strictement à tout le monde."
Gilles Deleuze, Pourparlers, Sur la philosophie.

"La peinture est une poésie silencieuse, et la poésie une peinture qui parle."
Aphorisme attribué par Plutarque à Simonide, La Gloire des Athéniens, in Moralia

"Il arrive que celui qui cherche innocemment, et sans la moindre complaisance pour cette recherche, ait déjà trouvé : il a trouvé en se détournant du miroir où la conscience de soi lui renvoie son image... Un certain état d'innocence n'est pas moins nécessaire chez l'artiste."
Vladimir Jankélévitch, la Musique et l'ineffable.

"C'est sans doute là le privilège de la musique. Non pas qu'elle parle une langue universelle, comme on le prétend souvent, mais parce qu'elle ne parle aucune langue du tout. La musique n'a rien à dire, et c'est pourquoi elle exprime tant. Elle n'interpose aucun discours entre le vivre et l'exprimer, se contentant de prolonger le vivre dans la création sonore et dans l'écoute."
Nicolas Go, Les Printemps du silence.

"L'entreprise du sage, consistant à dénoncer toutes les impostures, à neutraliser toutes les illusions, à liquider les arrière-mondes, à ausculter les entrailles vides et ballonnées de la culture, pour remonter dans un effort généalogique aux sources les plus puissantes de la vie, aux instincts, à une volonté profondément enfouie, pour enfin réévaluer toutes les valeurs et créer de nouvelles tables de la loi, découvre pour finir quelque chose de très simple, de léger, infime et silencieux, les bruissements de la nature et la joie de vivre. Peut-être aurait-il fait sienne cette formule de Plutarque : le commencement de bien vivre, c'est de bien écouter."
Nicolas Go, Les Printemps du silence.

"Pour tout écrivain,la question est de savoir si d'autres gens ont, si peu que ce soit, usage à faire de son travail, dans leur travail à eux, dans leur vie ou leurs projets."
Gilles Deleuze, entretien avec Catherine Clément, 1980

"Description d’un combat est le titre du premier livre de Kafka. Combat qui n’admet ni victoire ni défaite, et cependant ne peut s’apaiser ni prendre fin. Comme si Kafka portait en lui ce bref dialogue : De toute manière, tu es perdu.
— Je dois donc cesser ?
—Non, si tu cesses, tu es perdu."
Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka

"Le rire-schizo ou la joie révolutionnaire, c'est ce qui sort des grands livres, au lieu des angoisses de notre petit narcissisme ou des terreurs de notre culpabilité. On peut appeler ça comique du surhumain, ou bien clown de Dieu, il y a toujours une joie indescriptible qui jaillit des grands livres, même quand ils parlent de choses laides, désespérantes ou terrifiantes."
Gilles Deleuze, Pensée nomade (colloque de Cerisy, Nietzsche aujourd'hui, juillet 1972)

"Arts premiers.
Les arts des autres sont primitifs ou premiers, voire primaires.
Les nôtres sont secondaires, et donc accessoires."
Jacques Rebotier - Description de l'omme

"Au prix d'immenses efforts, nous nous frayons une voie souterraine dans la pyramide ; au prix d'horribles tâtonnements, nous parvenons dans la chambre centrale ; à notre grande joie, nous découvrons le sarcophage ; nous levons le couvercle et... il n'y a personne ! L'âme de l'homme est un vide immense et terrifiant."
Herman Melville, Pierre ou les ambiguïtés

"J’ai toujours pensé que l’amour se faisait à trois : un œil qui regarde pendant que le désir circule de l’un à l’autre."
Marguerite Duras, La passion suspendue - entretien avec Leopoldina Pallotta della Torre

"Il faut se raidir et emmerder l'humanité qui nous emmerde !"
Gustave Flaubert, à Louise Colet

"Je m'arrangeai d'un monde que j'aurais voulu autre, qui à son tour, me voulut autre et triompha dans cette lutte inégale."
Jean Améry, Du vieillissement

"Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté ? Les forces ne lui manquent-elles pas précisément à l'heure où elles lui seraient le plus nécessaires ? Et lorsqu'il prend l'essor dans la joie, ou qu'il s'enfonce dans la tristesse, n'est-il pas alors même retenu, et toujours ramené à la morne et froide conscience de sa petitesse, alors qu'il espérait se perdre dans l'infini ?"
Goethe, Les Souffrances du jeune Werther

"Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ? parce que la mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l'homme le rayon de l'infini. Voilà un infini diminutif. Qu'importe, s'il suffit à suggérer l'infini total ? Douze ou quatorze lieues (sur le diamètre), douze ou quatorze de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l'homme sur son habitacle transitoire."
Baudelaire, Mon cœur mis à nu

"Je me suis mis au Sexe faible (...), et la première scène du premier acte est à peu près écrite. Je vise comme style à l'idéal de la conversation naturelle, ce qui n'est pas très commode quand on veut donner au langage de la fermeté et du rythme."
Gustave Flaubert, Correspondance

"Que serait le récit du bonheur ? Rien, que ce qui le prépare, puis ce qui le détruit, ne se raconte."
André Gide, L'Immoraliste

"C’est un contresens d’écrire aujourd’hui de longs romans : le temps a volé en éclats, nous ne pouvons vivre ou penser que des fragments de temps qui s’éloignent chacun selon sa trajectoire propre et disparaissent aussitôt. Nous ne pouvons retrouver la conti- nuité du temps que dans les romans de l’époque où le temps n'apparaissait déja plus immobile sans encore avoir éclaté. Une époque qui a duré en gros cent ans, et c’est tout."
Italo Calvino

"C’était ça qu’il trouvait pénible : mobiliser toutes les ressources de sa pensée pour produire une pensée dont sa pensée fût absente ; forger avec les mots de tout le monde une micro-histoire qui ne devait être son produit que par la réussite technique plus ou moins grande de sa mise en forme."
André Gorz, JE n'existe pas», note sur le journalisme

"Le besoin d’écrire est mort. Mort depuis deux ou trois ans. Il va donc écrire sur le tarissement du besoin d’écrire. Et cela non pas pour récupérer en littérature une désaffection honteuse à l’égard de la littérature ; mais pour comprendre comment un gars, lui, qui ne vivait que pour écrire en est venu à pouvoir envisager la vie autrement. Vous voyez tout de suite que ce projet lui-même fait problème. S’il en est arrivé à pouvoir vivre sans écrire, pourquoi le besoin d’écrire se fait de nouveau ? Et le fait d’écrire sur l’absence du besoin d’écrire ne vient-il contredire l’absence en question ? Plus : si je dis qu’il écrit non pas par besoin, mais pour comprendre comment ce besoin a tari, l’action d’écrire cesse-t-elle d’être littéraire » pour devenir utilitaire » ?"
ibid.

"(…) tenter d'ouvrir un espace analogue à celui de la tragédie grecque, naissant des échanges de la voix individuelle et de la voix collective, et où chacun est amené à se voir dans la violence de ce qui le lie et le sépare de la collectivité et de l'univers"
Radovan Ivsic, "Prenez-moi tout, mais les rêves, je ne vous les donne pas" (cité par O. Neveux in préface de À tout rompre, du même auteur)

"(…) donner à la scène les dimensions de la vie et non pas (…) réduire la vie aux dimensions de la scène comme s'emploient à le faire la plupart des hommes de théâtre d'aujourd'hui."
Annie Le Brun, Ouverture, in De l'inanité de la littérature

"Le cheveu le plus fin projette une ombre"
Goethe, les Affinités électives

"Chacun a raison en amour, puisqu'il est la passion de la déraison"
Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux

"J'avais vécu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers et d'arbres lui cache la vue. Par une brèche il l'aperçoit, il l'a tout entier devant lui, il prend ses pinceaux.
Mais déjà vient la nuit où l'on ne peut plus peindre et sur laquelle le jour ne se relèvera plus !"
Marcel Proust, Le temps retrouvé
cité par Jean Améry (Hans Mayer) en exergue de Du vieillissement – Révolte et résignation, 1968

"Perdre / Mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille"
Guillaume Apollinaire, Toujours, in Calligrammes

"Le monde n'est qu'une branloire pérenne ; la constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant."
Montaigne

"Être moderne - c’est créer son époque et non la refléter. Et si, pourtant, la refléter, mais pas comme un miroir - comme un bouclier. Etre moderne - c’est créer son époque, c’est-à-dire lutter contre les neuf dixièmes de ce qu’elle représente, comme on lutte contre les neuf dixièmes de son premier brouillon."
Marina Tsvetaeva, Le Poète et son temps (traduit du russe par Véronique Lossky)

"Et je continue d’écrire pour comprendre comment je survis..."
Léon Brunschvicg, lettre à Jean Wahl du 28 décembre 1941.

"- La POESIE ne sert à rien. (Déjà ceci en fait une IRRITATION.)
- La POESIE ne doit pas constituer de cabinet, par exemple, et ne doit pas être élue par une majorité analphabète.
- La POESIE est là et parfois pas. (Les gouvernements sont toujours là.)
- La POESIE peut être ignorée. ( Sans que la police n’intervienne pour autant.)
- La POESIE apparaît pourtant ici ou là.
- La POESIE est la percée vers l’expérience véritable de notre existence humaine dans sa condition historique. Elle nous libère vers la spontanéité – qui peut être à la fois : bonheur ou terreur. (Les gouvernements ne veulent toujours que notre bonheur.)
- La POESIE nous touche. (Nous rend vivants.)
- La POESIE mine notre conscience idéologisée et est de ce fait subversive pour tout système social. (Platon a raison : le poète est douteux en tant que citoyen, même s’il paye ses impôts, même s’il obéit en tant que soldat, pour ne pas être tué par ses propres camarades ; mais tant qu’il n’est pas abattu, il reste un poète.)
- La POESIE ne doit pas prendre de mesures. (Elle ne doit qu’être poésie.)
- La POESIE ne se contente pas (au contraire de la politique) avec ce qui est faisable ; elle ne peut abandonner le chagrin quand au fait qu’ être humain sur cette terre ne puisse être autrement.
- La POESIE ne dit pas où mettre les déchets atomiques. (Il ne faut pas attendre de recette de sa part.)
- La POESIE est arrogante. (Elle refuse l’obligation de diriger le monde.)
- La POESIE est inutile. (Il lui suffit d’être là : comme expression de notre manque profond et de notre languir/mélancolie profonde.)
- La POESIE sauvegarde l’utopie."
Max Frisch, Carré noir, Manifeste. New York, November 81

"Si vous connaissiez les coulisses de la littérature, vous vous rendriez compte que l'écrivain est un monsieur dont le métier est d'écrire, comme d'autres font des maisons."
Roberto Arlt, Eaux-fortes de Buenos Aires

"Écrire est une affaire de devenir, toujours inachevé, toujours en train de se faire, et qui déborde toute matière vivable ou vécue."
Gilles Deleuze, Critique et clinique

"J’aime l’allure poétique, par sauts et gambades (…) Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes idées se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique (…) Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas toujours la matière (…) Mon style et mon esprit vagabondent l’un comme l’autre. Il faut avoir un peu de folie si l’on ne veut pas avoir plus de sottise."
Montaigne, Essais, III, 9

"Don't you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought ? In the end we shall make thoughtcrime litterally impossible, because there will be no words in which to express it. Every concept that can ever be needed, will be expressed by excactly one word, with its meaning rigidly defined and all its subsidiary meanings rubbed out and forgotten... Every year fewer and fewwer words, and the range of consciousness always a little smaller."
George Orwell, 1984

"La bonhommie est ce que je prise avant tout."
Stendhal, De l'amour (préface)

"Je balbutie, meurtri : la poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l'existence. Elle doue ainsi d'authenticité notre séjour et coinstitue la seule tâche spirituelle."
Stéphane Mallarmé

"Mais, plus que de mode connaissance, la poésie est d'abord mode de vie — et de vie intégrale."
Saint-John Perse

"La poésie n'est pas une connaissance de soi-même, encore moins l'expérience d'un lointain possible (de ce qui auparavant n'était pas) mais la simple évocation par les mots de possibilités inaccessibles"
Georges Bataille, L'Orestie

"Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui."
Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations

"Un homme est une particule insérée dans des ensembles instables et enchevêtrés."
Georges Bataille, L'Expérience intérieure

"La vie ne vaut pas la peine d'être vécue, mais je vaux la peine de vivre."
Arthur Cravan, J'étais cigare

"L'homme est ce qui lui manque"
Georges Bataille, Le Jésuve

"La pensée se fait dans la bouche."
Tristan Tzara

"En attendant l'opprobre la risée puis l'oubli"
Robert Filliou (crayon sur papier)

"En voyant comment le moi se défait, nous comprenons comment il se fait."
Théodule Ribot, Les maladies de la persécution (1885)

"On n'est pas seul dans sa peau."
Michaux, Qui je fus

"Le poème, ce n'est pas un quelconque vagabondage de l'esprit, inventant çà et là ce qui lui plaît."
Heidegger

"Nous, qui avons tellement d'espace et si peu de temps, nous nous ferons nomades"
Annie Lebrun

"exercitation… : Le voyager me semble un exercice profitable. l'âme y a une continuelle exercitation."
Montaigne

"S'il n'y avait pas l'amour, on se demande de quoi le théâtre aurait parlé. Il aurait parlé, il a parlé abondamment, de la politique. Alors disons que le théâtre, c'est la politique et l'amour. Mais l'amour du théâtre, c'est forcément aussi l'amour de l'amour, parce que, sans les histoires d'amour, sans la lutte de la liberté amoureuse contre le contrat familial, le théâtre, ce n'est pas grand-chose."
Alain Badiou à Nicolas Truong, Éloge de l'amour

"J'écris tout cela pour ne pas à très proprement parler me suicider ou devenir une loque. L'écriture a cette vertu de nous faire exister lorsque nous n'existons plus pour personne. De là sa magie, sa divine hérédité."
Georges Perros, Papiers collés

"C'est parce que l'homme n'est pas fait pour écrire, que la littérature est passionnante."
ibid.

"Il y a deux moment qui valent la peine dans le travail : celui de la mise en route et celui de la mise en corbeille."
Beckett, lettre à Jacoba Van Velde

"(…) il n’y a que deux classes d’êtres : les magnanimes et les autres; et je suis arrivé à un âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on veut aimer et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu’on aime et, pour réparer le temps qu’on a gâché avec les autres, ne plus les quitter jusqu’à sa mort."
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 2è partie

"La qualité essentielle de l'homme c'est d'être fou.
Tout le problème c'est de savoir comment, il soigne sa folie.
Si vous n'étiez pas fou, comment voudriez-vous que quelqu'un soit amoureux de vous ? — pas même vous.
Les fous que l'on met dans les asiles psychiatriques, c'est des types qui ratent leur folie.
Le [problème] essentiel de l'homme c'est de réussir sa folie..."
François Tosquelles

"Nous vivons en enfants perdus nos expériences incomplètes."
Guy Debord

"A sonnet is a moment's monument"
Dante Gabriel Rossetti

"The best picture is a painted poem"
ibid.

"La vérité exprimée sans compromis a toujours des bords déchiquetés"
Herman Melville

"Celui qui vieillit n'est plus que ce qu'il est. Il n'y a plus d'à-venir autour de lui, il n'y en a donc plus en lui. Il ne peut plus se réclamer d'un quelconque devenir.Tout ce qu'il peut montrer au monde qui l'entoure c'est son être dans toute sa nudité. Il peut néanmoins subsister quand dans l'être repose aussi, en parfait équilibre avec lui, ce qui a été. (…) Accordez-moi la dimension de mon passé, sans quoi je serais incomplet. Il n'est pas vrai, ou en tout cas pas tout à fait vrai que l'homme n'est que ce qu'il a réalisé. ce que Sartre a dit un jour n'est pas tout à fait juste : que pour une vie qui touche à sa fin, la fin est la vérité du début. Rien qu'une misérable petite histoire ? Peut-être. Mais elle ne le fut pas à tous les stades. Mes potentialités d'antan font partie de moi au même titre que mes échecs ultérieurs ou que mes réussites imparfaites. je prends ma retraîte dans le passé, c'est là que je me retire de la vie active. Nous vivrons en paix lui et moi, merci, je ne m'en sens pas plus mal."
Améry Par-delà le crime et le châtiment - Essai pour surmonter l'insurmontable,

"Tandis que je croyais l'avoir emporté sur mes tortionnaires d'hier, les véritables vainqueurs étaient déjà en train d'élaborer pour les vaincus des plans qui n'avaient plus rien à voir du tout avec les pommes de terre. Au moment où je m'imaginais m'être enfin attiré l'opinion mondiale en raison dud estin que j'avais subi, cette opinion était d'jà en train de s'enfreindre elle-même. Je m'imaginais en plein dans la réalité de l'époque et j'étais déjà rejeté dans l'illusion."
ibid.

"(…) le ressentiment [est] un état non seulement contre nature mais aussi logiquement contradictoire. Il cloue chacun de nous à la croix de son passé anéanti.Il exige absurdement que l'irréversible soit inversé, que l'événement n'ait pas eu lieu. Le ressentiment bloque l'accès à la dimension humaine par excellence : l'avenir. Je sais, chez l'esclave du ressentiment, le sens du temps est distordu, dé-rangé, si l'on veut, puisqu'il réclame ce qui est doublement impossible : le retour en arrière dans un temps écoulé et l'annulation de ce qui a eu lieu"
ibid.

"Le ressentiment caractérise ces êtres auquels la réaction véritable, celle de l'acte, est refusée, et qui ne trouvent le dédommagement que dans une vengeance tout imaginaire…"
Nietzsche Généalogie…cité par Améry, ibid.

"…et si quelques-uns se trouvent en même temps en face de beaucoup et de tous dans leur minorité, ils sont minoritaires plus encore en face de tous qu'en face de beaucoup et tous forment en face de quelques-uns une majorité plus forte qu'en face de beaucoup…"
(un poète allemand auteur d'un texte intitulé Vieux Brun, cité par Améry p 127)

"Le conflit non résolu entre les victimes et les bourreaux doit absolument être extériorisé et actualisé, si l'on veut que les deux parties, vaincus et vainqueurs, arrivent à maîtriser le passé qu'ils ont en commun en dépit de la position radicalement antithétique qu'ils y occupent. Extériorisation et actualisation… elles ne peuvent certes pas se ramener à une vengeance qui serait mise en œuvre proportionnellement aux souffrances endurées. (…) Une ancienne victime en pleine possessions de ses sens [ne saurait avoir] l'extravagante idée, oralement inconcevable, de vouloir faire périr de mort violente quatre à six millions d'Allemands. Nulle part la loi du talion ne serait plus déraisonnable, historiquement et moralement, que dans ce cas-ci. Il ne peut être question ni de vengeance d'un côté, ni de l'autre une expiation (...), et bien sûr il ne peut s'agir non plus d'un apurement, d'ailleurs historiquement inconcevable, par la force brutale. Mais de quoi peut-il donc s'agir, puisque j'ai déjà expressément parlé d'un règlement du problème sur le terrain de la pratique historique ?
Eh bien un certain règlement pourrait s'opérer si dans un camp le ressentiment subsistait et suscitait dans l'autre l'apparition de l'automéfiance."
ibid.

"N'exige pas de nous la formule qui puisse t'ouvrir des mondes,
mais quelque syllabe difforme, sèche comme une branche
Aujourd'hui nous ne pouvons que te dire ceci :
ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne voulons pas."
Eugenio Montale

"Sa nuit n'est pas la nuit maternelle, ni la nuit romantique du clair de lune : c'est l'heure entre sommeil et veille, pièce centrale de sa triple solitude : celle du café où il est seul avec son ennemi, celle de sa chambre nocturne où il est seul avec son démon, celle de la salle de conférence où il est seul avec son œuvre."
Walter Benjamin, sur Karl Kraus.

"Ni la pureté ni le sacrifice n'ont triomphé du démon; mais là où l'origine et la destruction se rejoignent, c'en est fait de sa domination. Combinaison d'enfant et d'anthropophage, son vainqueur se dresse devant lui : pas un homme nouveau, mais un être inhumain, un ange nouveau. Peut-être un de ceux qui, selon le Talmud, sont créés à chaque instant par myriades pour, ayant fait entendre leur voix devant Dieu, se taire et se réduire à néant. En se plaigfnant, en dénonçant ou en exultant ? Peut importe — l'œuvre éphémère de Kraus imite cette voix fugitive. Angelus, tel est le nom du messager des gravures anciennes."
Walter Benjamin Œuvres II, p. 273.

"Il n'existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire."
Walter Benjamin, In : Gesammelte Schriften I.3, Frankfurt/Main : Suhrkamp 1972, p. 1231

"Je ne dors pas, je gis, cadavre éveillé, sensible, et ma sensibilité n'est qu'une absence de pensée."
Alvaro de Campos (F. Pessoa), Insomnie

"La facilité, la fraîcheur, en art, s'obtiennent de haute lutte. L'innocence n'en parlons pas ! Aux yeux de Bill Evans, rien ne suppose plus d'exigence — et rien ne va moins de soi dès lors qu'on a bénéficié d'une éducation et, donc, subi une acculturation — que de redevenir candide, si tant est que la question ne soit pas simplement de devenir le primitif qu'on n'a jamais été."
Gerber, "Bill Evans".

"La culture contemporaine devient, de plus en plus, un mélange d’imposture moderniste et de muséisme. Il y a belle lurette que le modernisme est devenu une vieillerie, cultivée pour elle-même, et reposant souvent sur de simples plagiats qui ne sont admis que grâce au néo-analphabétisme du public […] La culture passée n’est plus vivante dans une tradition, mais objet de savoir muséique et de curiosités mondaines et touristiques régulées par les modes."
La Montée de l’insignifiance (Seuil 1998) , Cornelius Castoriadis.

"Quand on n'a plus de destin, on construit sa vie geste à geste, pas à pas. On continue."
Imre Kertész

"Vous pourriez être à l'aise sans être bien. Vous pourriez être bien sans pouvoir mener la vie que vous vouliez. Vous pourriez avoir la vie que vous vouliez sans être heureux. Vous pourriez être heureux sans avoir beaucoup de liberté. Vous pourriez avoir beaucoup de liberté sans accomplir grand chose. Et ainsi de suite."
Amartya Sen - The standard of Living, The Tanner Lectures on Human Values, Clare Hall, Cambridge University, 11&12 mars 1985, in S. McMurrin, Tanner Lectures

"La honte corporelle et toutes les espèces de honte culturelle, celles qu'inspire un accent, un parler ou un goût, sont en effet parmi les formes les plus insidieuses de la domination, parce qu'elles font vivre sur le mode du pêché originel et de l' indignité essentielle, des différences qui, même pour les plus naturelles en apparence, comme celles qui touchent au corps, sont le produit de conditionnements sociaux, donc de la condition économique et sociale."
Bourdieu Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie. », Actes de la recherche en sciences sociales, n°1, janvier 1975, p.36

"L'artiste est ce professionnel de la transformation de l'implicite en explicite, de l'objectivation, qui transforme le goût en objet, qui réalise le potentiel, c'est-à-dire ce sens pratique du beau qui ne peut se reconnaître qu'en se réalisant. En effet, le sens pratique du beau est purement négatif et fait presque exclusivement de refus ».?[...] l'acte artistique est un acte de production d'une espèce tout à fait particulière, puis qu'il doit faire exister complètement quelque chose qui était déjà là, dans l'attente même de son apparition, et le faire exister tout à fait autrement, c'est-à-dire comme une chose sacrée, comme objet de croyance.?Les goûts, comme ensemble de choix faits par une personne déterminée, sont donc le produit d'une rencontre entre le goût objectivé et le goût du consommateur."
Bourdieu. Exposé à l'Université de Neuchâtel en mai 1980. Publié dans Questions de sociologie, p.163, Minuit, 1984

"L'ironie est encore plus sérieuse que le sérieux. Nous savons qu'il y a un sérieux tout négatif qui est la frivolité même, parce qu'il va trop vite et trop à fond."
Vladimir jankélévitch, L'Ironie, p168

"Chaque fois qu'on voudra vous enfermer dans un code en déclarant : ceci est du théâtre, ceci n'est pas du théâtre, répondez carrément : le théâtre n'existe pas, il y a des théâtres et je cherche le mien."
Émile Zola

"Je dirais que nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets. Ce que je reproche a ceux qui invoquent à tout va la liberté, le sujet, la personne, etc., c'est d'enfermer les agents sociaux dans l'illusion de la liberté qui est une des voies à travers lesquelles s'exerce le déterminisme. C'est a condition de s'approprier les instruments de pensée, et aussi les objets de pensée que l'on recoit, que l'on peut devenir un petit peu le sujet de ses pensées; à condition, entre autres choses, de se réapproprier la connaissance des déterminismes."
Bourdieu, conversations avec Roger Chartier, Le Sociologue et l'historien.

"Le trac, ce n'est pas la peur du public, c'est la peur de ne pas être au maximum de ce qu'on croit pouvoir faire. Une peur devant soi."
Guyotat, Le Monde 2 avril 2010, propos recueillis par René de Ceccatty.

"J'ai toujours eu le sentiment que l'Ouest avait tendance à parler avec un romantisme complaisant de la muse de la censure derrière le rideau de fer. J'irais même jusqu'à dire que certains écrivains ont pu parfois envier la pression terrible sous laquelle vous écriviez et la clarté de la mission que ce fardeau vous assignait, puisque au sein de votre société, vous étiez quasiment les seuls véhicules de vérité. Dans une culture de la censure, où tout le monde mène une double vie – de mensonges et de vérités – la littérature devient une bouée de sauvetage, le vestige de vérité à quoi les gens se raccrochent. Il me semble non moins vrai que dans une culture comme la mienne, où rien n'est censuré, mais où les medias nous inondent de falsifications imbéciles deds affaires humaines, la littérature sérieuse n'en est pas moins une bouée de sauvetage, même si la société l'a quasiment oubliée. Au début des années 70, quand je suis rentreé de ma première visite à Prague, j'ai comparé la situation des écrivains tchèques à la nôtre en ces termes : Là-bas, rien ne marche et tout compte; ici, tout marche et rien ne compte."
Philip Roth, conversation avec Ivan Klíma (in Parlons travail, p84)

ROTH. — "(…) Il doit bien y avoir à coup sûr quelque chose qui fait que le roman est un roman, et qui limite donc sa liberté.
KUNDERA. — Un roman, c'est une longue prose synthétique basée sur un jeu avec des personnages inventés. Voilà les seules limites. Par le mot synthétique, je veux dire que le romancier saisit son sujet sous tous les angles, d'une façon aussi complète que possible."
ibid., p141

"La bêtise des hommes vient de ce qu'ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c'est d'avoir question à tout. Quand Don Quichotte est sorti affronter ler monde, ce monde lui a paru un mystère. Tel est le legs du premier roman européen à toute l'histoire qui le suivra. Le romancier apprend au lecteur à appréhernder le mopnde comme question. (…) Il me semble qu'à travers le monde les gens préfèrent aujourd'hui juger plutôt que comprendre, répondre plutôt que demander, si bien que la voix du roman peine à se faire entendre dans le fracas imbécile des certitudes humaines."
Kundera, ibid. p149

"Le silence de bon aloi que tout être rationnel observe avant d'opter pour l'irrationnel"
Roth, ibid. 176

"L'apparence ne devrait jamais aspirer à la réalité et, si la nature l'emporte, alors l'art doit tirer sa révérence."
Schiller

"On ne copie jamais la nature, on ne l'imite pas davantage. On laisse des objets imaginés revêtir des apparences réelles."
Picasso

"Donner l'image de ce que nous voyons en oubliant tout ce qui a paru avant nous."
Cézanne

"Il est clair que les fleurs servent à Séraphine à peindre ses tableaux et non ses tableaux à reproduire des fleurs."
Malraux, Les Voix du silence.

"Une toile n'est presque rien. Juste une possibilité qui s'est offerte pour disparaître tout aussitôt."
Bram Van Velde

"Nous demandons à l'imprévisible de décevoir l'attendu.
Deux étrangers acharnés à se contredire et à se fondre ensemble si leur rencontre aboutissait !"
René CHAR, Encart » in Le Nu perdu

"Le théâtre est la poésie qui sort du livre et se fait humaine. Et, ce faisant, elle parle et crie, pleure et se désespère. Le théâtre a besoin que les personnages qui paraissent sur scène aient un costume de poésie et laissent voir, en même temps, leurs os, leur sang. Ils doivent être si humains, si affreusement tragiques, attachés à la vie et au jour avec une telle force qu'ils découvrent leurs trahisons, font sentir leurs douleurs et que jaillit à leurs lèvres toute la fierté de leurs paroles pleines d'amour ou de dégoût."
Federico Garcia Lorca

"Toute la matinée, j’ai été taraudé par une intuition inexplicable : la vérité que je cherche n’est pas dans le livre, mais entre les livres. Cette phrase a l’air de vouloir ne rien dire, mais je me comprends il faut lire les différences, il faut lire entre les livres comme on lit entre les lignes."
Georges Perec, 53 jours

"J'appelle inspiration cette intrigue de l'infini où je me fais auteur de ce que j'entends."
Emmanuel Levinas

"Un homme se possède par éclaircies."
Antonin Artaud

"Un psychologue, Zeigarnik, dit qu'on se rappelle surtout ce qui demeure inaccompli. Ce qu'on projetait et qui ne s'est pas traduit par des actes, qui n'a pas passé dehors, dans les choses, persiste dans l'esprit. Je me rappelle surtout les commencements, les jours interrompus, le pays perdu. Ecrire est encore une façon d'agir, la suite - fût-elle amère, distante, détournée - de ce qui n'a pas trouvé sa résolution. C'est l'effet Zeigarnik. Le reste s'est consumé dans un présent pur."
Pierre Bergounioux, La puissance du souvenir dans l'écriture, une conférence, éditions Pleins Feux (Nantes, oct 2000).

"Voilà sûrement la cause de l'actuelle difficulté de peindre : la peinture ne saisira le mystère de la réalité que si le peintre ne sait pas comment s'y prendre."
Francis Bacon (entretiens avec David Sylvester)

"Progresser vers une présentation du monde comme problème."
Martin Heidegger

"L'écriture n'a pas sa fin en soi-même, précisément parce que la vie n'est pas quelque chose de personnel. L'écriture a pour seule fin la vie, à travers les combinaisons qu'elle tire. Le contraire de la névrose où, précisément, la vie ne cesse pas d'être mutilée, abaissée, personnalisée, mortifiée, et l'écriture, de se prendre elle-même pour fin."
Deleuze (Parnet), Dialogues p12

"L'écriture, moyen pour une vie plus que personnelle, au lieu que la vie soit un pauvre secret pour une écriture qui n'aurait d'autre fin qu'elle-même."
Deleuze, ibid., p83

"Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j'aurai le pouvoir…). Alors que le problème est celui d'un devenir-minoritaire : non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l'enfant, le fou, la femme, l'animal, le bègue ou l'étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces, de nouvelles armes."
Deleuze, Dialogues p11

"Il ne faut pas hésiter à faire ce qui détache de vous la moitié de vos partisans et qui triple l’amour du reste."
André Gide

"La ligne de vol du poème. Elle devrait être sensible à chacun."
René Char, Fureur et Mystère (Pléïade p199)

"Le poète, conservateur des infinis visages du vivant."
René Char, op cit, p 195

"Devenir, ce n'est jamais imiter, faire comme si, se conformer à un modèle, fût-il de justice ou de vérité. Il n'y a pas un terme dont on part, ni un auquel on arrive ou auquel on doit arriver."
Deleuze

"Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est méditation non de la mort, mais de la vie."
Spinoza

"Où en suis-je aujourd'hui ? Je ne sais au juste. J'ai de la difficulté à me reconnaître sur le fil des évidences dont je suis l'interné et le témoin, l'écuyer et le cheval."
Char, lettre à Breton, 1947

"En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d´ancêtre."
Breton

"Il pensait dans d'autres têtes, et dans sa tête d'autres que lui pensaient"
Brecht

"J'ai appris des mots, ils m'ont appris des choses. A mon tour de leur apprendre une manière de nouveau comportement."
Artaud, avril 47

"Il n'existera qu'une commune damnation tant que chaque être isolé refusera de comprendre qu'un geste de liberté, si faible et si maladroit soit-il, est toujours porteur d'une communication authentique, d'un message personnel adéquat. La répression qui frappe le rebelle libertaire s'abat sur tous les hommes. Le sang de tous les hommes s'écoule avec le sang des Durruti assassinés. Partout où la liberté recule d'un pouce, elle accroit au centuple le poids de l'ordre des choses. Exclus de la participation authentique, les gestes de l'homme se dévoient dans la frêle illusion d'être ensemble ou dans son contraire, le refus brutal et absolu du social. Ils oscillent de l'un à l'autre dans un mouvement de balancier qui fait courir les heures sur le cadran de la mort.
Et l'amour à son tour engrosse l'illusion d'unité. Et ce ne sont la plupart du temps qu'avortements et foutaises. La peur de refaire à deux ou à dix un chemin trop pareil et trop connu, celui de l'esseulement, menace les symphonies amoureuses de son accord glacé. Ce n'est pas l'immensité du désir insatisfait qui désespère mais la passion naissante confrontée à son vide. Le désir inextinguible de connaître passionnément tant de filles charmantes nait dans l'angoisse et dans la peur d'aimer, tant l'on craint de ne se libérer jamais des rencontres d'objets. L'aube où se dénouent les étreintes est pareille à l'aube où meurent les révolutionnaires sans révolution. L'isolement à deux ne résiste pas à l'isolement de tous. Le plaisir se rompt prématurément, les amants se retrouvent nus dans le monde, leurs gestes devenus soudain ridicules et sans force. Il n'y a pas d'amour possible dans un monde malheureux.
La barque de l'amour se brise contre la vie courante.
Es-tu prêt, afin que jamais ton désir ne se brise, es-tu prêt à briser les récifs du vieux monde? Il manque aux amants d'aimer leur plaisir avec plus de conséquence et de poésie. Le prince Shekour, dit-on, s'empara d'une ville et l'offrit à sa favorite pour le prix d'un sourire. Nous voici quelques-uns épris du plaisir d'aimer sans réserve, assez passionément pour offrir à l'amour le lit somptueux d'une révolution."
Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations

"Artaud est désormais le grand consumé qui, loin de sortir de sa consumation, en fait sa langue.
Il est, dit-il, celui qui parle la langue de son propre incendie."
Bernard Noël / Corps à jamais imposthume/Artaud et Paule, un hommage, revue Fusées n° 5, oct 2001.

"Ne sois plus jamais quémandeur sur cette Terre. Sois celui qui reçoit tout, même l'inconcevable. Et toutes ces choses dont tu es le réceptacle, tu les porteras jusqu'au bout, afin que ceux qui cherchent consolation en toi survivent."
Le dit de Tianyi, François Cheng, p247

"Bien entendu, les gens ordinaires ne veulent pas la guerre, mais après tout, ce sont les dirigeants d'un pays qui déterminent la voie à suivre, et c'est toujours assez simple d'entraîner les gens dans cette voie que ce soit une démocratie, une dictature fasciste, un parlement, ou une dictature communiste. Voix ou pas de voix, les gens peuvent toujours être amenés à suivre leurs dirigeants. C'est très facile. Tout ce qu'il y a faire c'est de leur dire qu'ils sont en train de se faire attaquer, dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme et du fait qu'ils exposent leur pays à de graves dangers. ca marche pareil dans tous les pays."
Hermann Goering au tribunal de Nuremberg après la seconde guerre mondiale.

"Dans le vent chargé d'un bourdonnement continu, seuls apparaissent naturels les cris d'oiseaux et le subit détalement des bêtes. Les voix humaines, elles, assourdies par la distance, donnent l'iimpression d'une chose incongrue qui se perd dans les sables. Néanmoins, au cœur de l'illimité, cette idée d'une pure perte n'est pas toujours accablante. Aux heures où l'ombre décline, pour peu qu'on se trouve sur une hauteur, exténué, on se laisse prendre par l'immense vide et l'on se sentt un moment la part la plus silencieuse, la plus immobile de l'univers."
François Cheng, le dit de Tianyi (p394)

"Lui qui croyait être venu pour être le grand chantre de la vie, il en est donc réduit à raconter sa petite histoire. Y a-t-il bien une petite histoire ? Toute histoire même petite n'est-elle pas toujours liées à la grande ?"
François Cheng, le dit de Tianyi (p399)

"D'un cœur léger, je me suis soudain senti exister hors de mes textes, comme un ver extrait de la terre à laquelle il est redevable. le texte, désormais, c'est toi. Un ver qui rampe en transportant son propre milieu. Vis..."
Underground, Makanine p93

"Tchekhov a joliment dit qu'il avait extirpé goutte après goutte l'esclave vivant en lui. Et il a joliment passé sous silence comment il avait comblé le vide creusé par la disparition de ces fameuses gouttes."
Underground, Makanine, p85

"J'ai toujours souhaité avoir une vieillesse tendue, active... L'être ne cessant pas de brûler alors que le corps fout le camp."
Samuel Beckett, cité par Charles Juliet

"Mon activité est peut-être vaine mais j'ai fait vibrer une corde —
J'ai frappé sur ma cloche et un milliers de réveils se sont mis à sonner
Mais pas assez pour réveiller la Démographie galopante,
Tout ce qu'ils veulent c'est baiser et jouer avec des Chevrolets, jacasser au
Supermarché devant des queues de langoustes surgelées..."
Ginsberg, journal 1/11/1960 (p201)

"De sorte que ma tâche politique est de dynamiter le substratum d'inertie
émotionnelle et la mort spirituelle qui plane sur nos cités et crée chez tout le
monde une peur inconsciente des flics.
Pénétrer l'âme sur un plan interpersonnel et secouer les émotions avec l'Image
d'une réalité gigantesque — d'une quelconque nature mais irréductible à une
question politique éphémère — pour toucher et réveiller l'âme."
Ginsberg, journal mars 1961 (p238)

"Craignant la Mort j'ai cherché Dieu, et trouvé Dieu dans la Mort"
Sankara, Inde, IXè siècle, cité par Ginsberg, journal déc 1961 (p350)

"Le lâche meurt bien des fois avant sa mort.
Le vaillant ne goûte qu'une fois au trépas.
De toutes les merveilles qu'il m'a été donné d'entendre
La plus curieuse est que l'homme doive avoir peur,
Puisque la mort, cette fin nécessaire,
Viendra quand elle viendra"
Shakespeare, Jules césar

"L'utopiste fait des châteaux en Espagne, mais il en donne les plans."
Ernst Bloch

"Rien ne dure et pourtant rien ne passe. Et rien ne passe justement parce que rien ne dure."
La Tache, Philip Roth

"Quand on n'est pas capable de donner du courage, on doit se taire."
Kafka

"La fin ! Finis ! Le mot décisif qui chasse de la demeure de la vie l'ombre fatale qui la hante."
Conrad, Lord Jim (in Pléïade) p985

"L'ombre de la séparation imminente avait déjà mis entre nous une distance immense, et quand nous parlions, c'était avec effort, comme si nous devions forcer notre voix trop basse pour qu'elle porte à travers une vaste distance qui allait en s'accroissant."
ibid., p1125

"Tout se passe comme si l'âme d'hommes qui flottent à la surface d'un abîme et touchent du doigt l'infini était libérée et capable de n'importe quel excès d'héroïsme, d'absurdité, ou d'abomination."
ibid., p936

I"l y a autant de naufrages que d'hommes"
ibid., p936

"Il n'était pas plus capable de raconter son histoire désormais, qu'il n'eût été capable de s'arrêter de vivre par le seul effet de sa volonté."
ibid., p918

"Il est bon, par le temps où nous vivons, de ne passer que pour soi-même."
Louise Michel

"Mon âme est maëlström noir, immense vertige autour du vide, aspiration d'un océan sans fin vers un trou dans le néant : et dans ces eaux, plutôt ce vortex, flottent toujours les images que j'ai pu voir et entendre à travers le monde."
Fernando Pessoa (B. Soares) Le livre de l'intranquillité trad. Rémy Hourcade

"Je n'évolue pas : JE VOYAGE"
F. Pessoa, lettre à A. Casais Monteiro

"Ô seigneur, déverse sur nous tes misères mais laisse-nous entrelacer nos arts d'un sourire discret !"
James Joyce, Finnegan's wake p279

"Il n'est si longue nuit qui ne vienne à l'aurore"
W. Shakespeare, Macbeth

"Toute habitude est un abandon, une reddition, une abdication, toute habitude est un piétinement de l'esprit, et donc un recul, toute habitude est une capitulation générale, toute habitude est une forme de défense contre la peur viscérale, un refuge illusoire lorsque le courage manque, une économie d'énergie, une mesquinerie, toute habitude conduit soit au conformisme, soit à la perversité."
Alain Fleischer, Les angles morts

"Trop souvent l'Europe considère que la Shoah est la tragédie des seuls Juifs, sans réaliser qu'elle est aussi le drame de son propre effondrement, car l'Europe qui se reconstruit peu à peu restera longtemps encore, quels que soient les régimes politiques et la prospérité, un baraquement de chantier en préfabriqué, parmi les ruines de ce qui fut l'architecture même de l'esprit."
Alain Fleischer, Les angles morts

"Il n'y a pas de limite à la mémoire de celui qui n'a pas vécu l'enfer dont il témoigne."
Vladimir Jankélévitch

"L'essaim des mille riens qui déchirent le cœur"
Maïakovski

"Pour dire la vérité avec toute sa substance il faut avoir la paix, et un fauteuil confortable loin de toute distraction, et une fenêtre par laquelle le regard peut porter au loin; et puis il faut ce don qui permet de voir des vagues quand ce sont des prés qui s'étendent devant vous, et de sentir le soleil des tropiques alors qu'il fait froid; et trouver au bout de bses doigts les motsd qui peuvbvent s'emparer de la vision avant qu'elle ne s'évanouisse.Tout cela, je ne l'ai pas, tout cela, vous l'avez."
JM Coetzee, Foe, p56

"Ce qui les absorbe, c'est la stupeur du pouvoir. (…) Et leur message échappant stupidement à tout changement, restant stupidement pour toujours le même. Prouesse, après des années de méditation étymologique sur ce mot, d'avoir porté la stupidité au rang de vertu. Stupéfier : priver de sentiment; engourdir, hébéter; surprendre au point de paralyser. Stupeur : insensibilité, apathie, torpeur de l'esprit. Stupide : aux facultés émoussées, indifférent, dépourvu de pensée ou de sentiment. De stupere, être étonné, surpris. D'abord stupide, puis stupéfait, puis pétrifié, transformé en pierre. Le message, c'est que le message ne change pas. Un message qui transforme les gens en pierre."
JM Coetzee, L'âge de fer, p36

"C'est peut-être à cela que ressemblera l'au-delà : non pas un hall d'hôtel avec des fauteuils et de la musique, mais un grand autobus bondé cheminant de nulle part à nulle part. Que des places debout : sur pieds pour toujours, pressée contre des inconnus. Une athmosphère épaisse, aigre, pleine de soupirs et de murmures : pardon, pardon. Promiscuité. Pour toujours sous le regard des autres. Fin de la vie privée."
Ibid., p37

"La vie ne ressemble jamais à ce que nous imaginons. Je me rappelle avoir lu chez un auteur qu'après la mort il se peut que nous nous trouvions, non pas entourés de chœurs angéliques, mais dans un lieu tout à fait ordinaire, par exemple des bains publics, par une chaude après-midi, avec des araignées assoupies dans les coins; sur le moment, cela ressemblera à n'importe quel dimanche à la campagne; ce n'est que plus tard que nous rendrons compte que nous sommes en pleine éternité."
JM Coetzee, Foe, p122

"N'imagine pas, mortel, [dit l'âme en s'adressant au visiteur de l'enfer] que parce que je ne suis pas substantiel les larmes que tu me vois verser ne sont pas le fait d'une douleur véritable"
Evocation de la Divine Comédie par Coetzeee, Foe p148

"Je me suis souvent demandé d'où vous teniez la connaissance de tel ou tel point caché, alors que je ne l'avais acquise que par un pénible travail d'investigation, et j'en suis venu à envier l'écrivain que déjà j'admirais."
Freud, à Schnitzler

"Un titre doit embrouiller les idées, non les embrigader."
Umberto Eco, Apostille au Nom de la Rose, Paris, Grasset, Livre de Poche, Biblio / Essais, 1985, p. 9

"Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir."
Michel Foucault

"S'il y a une réponse de Deleuze aux théorisations très en vogue sur le sens de la philosophie, elle a l'allure d'une question-ritournelle : d'où vient cette étrange affinité qui nous traverse comme un coup de fouet, avec tel philsophe, tel peintre, tel musicien, quel type de concept nous convient en suscitant en nous pas nécessairement un devenir philosophe, mais un devenir tout autre qui prend quelque chose de la philosophie pour qu'on s'en serve autrement ?"
Giorgio Passerone, Le dernier cours? Magazine littéraire n° 257, Septembre 1988

"La poésie est le salut de ce qu'il y a de plus perdu dans le monde."
Joë Bousquet (Papillon de Neige)

"Ce qui a été perdu a toujours raison."
Pascal Quignard, Terrasse à Rome.

"Être digne de ce que nous perdons est le but suprême."
Emily Dickinson (Lettres, été 1802)

"Je ne peux pas me représenter la production artistique autrement qu’à la condition que s’y expriment, l’enthousiasme, le désespoir, les peines, la colère, la vengeance, la bravade railleuse, le sarcasme de leur créateur."
Bela Bartok, 1920

"Toulouse-Lautrec était sur son lit, mourant, quand son père, un vieil original vient le voir et se met à attraper des mouches. Lautrec dit : Vieux con ! et meurt."
Journal de Jules Renard (15 octobre 1901)

"Le succès c'est être capable d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme."
Winston Churchill

"Je me sens branché sur le patrimoine planétaire, animé par la religion de ce qui relie, le rejet de ce qui rejette, une solidarité infinie…"
Edgar Morin, La Méthode – préface (Seuil, coll. Opus, 2 vol. 2008)

"L’œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l’œuvre."
Paul Klee

"J’ai voulu faire Proust, et j’ai fait Kafka."
Georges Perec

"La musique, c’est le silence de tous les autres bruits."
Wladimir Jankélévitch

"Le poème en tant qu’il est poème (…) est du sémantique sans sémiotique."
(Benveniste, Sémiologie de la langue : Le poème ne parle pas de. )
Henri Meshonnic, Célébration de la poésie

"Il me faut écrire comme il me faut nager, parce que mon corps l’exige."
Albert Camus, Carnets

"Si [l’art] m’est nécessaire,(..) c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous."
Camus, discours du 10/12/57

"Une scène de théâtre est un des lieux du monde où je suis heureux."
Camus, Pourquoi je fais du théatre ?
(parlant du stade de foot et du théatre : )
"Les seuls endroits du monde ou je me sens innocent."

"Pourquoi je suis un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées."
Camus, Carnets

"Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champs des possibles."
Pindare, 3é Pythique, épigraphe du Mythe de Sysiphe

"On ment quand on ne dit pas la vérité à qui on la doit."
Alain

"Des notes, des bouts de carnets, la rêverie vague, et tout cela des années durant. Un jour, vient l’idée, la conception, qui coagule ces particules éparses. Alors commence un long et pénible travail de mise en ordre. Et d’autant plus long que mon anarchie profonde est démesurée.""
Camus, réponses à J.Cl Brisville, Essais

"Nous sommes faits pour vivre envers les autres. Mais on ne meurt vraiment que pour soi."
Camus, Carnets

"S’il y a un art de bien parler, il y a un art de bien entendre.
(…)
Veux-tu être comme les mauvais comédiens, qui ne peuvent chanter qu’avec les autres ?
(…)
Diogène a fort bien dit que le seul moyen de conserver sa liberté, c’est d’être toujours prêt à mourir sans peine."
Epictète, Entretiens, livre 2é

"Certes, une expérience de biologie, dans un institut de psychologie animale, n’a pas l’allure ‘réaliste’ du zoo de Hagenbeck. Un arrangement expérimental de Kafka ne semble certes pas aussi réaliste qu’un zoo humain de Galsworthy. Mais c’est son résultat qui est réaliste."
Günther Anders, Kafka, pour et contre »

"Tandis que notre regard est tourné de ce côté-là, notre main écrit de ce côté-ci."
Jin Shengtan, poéticien chinois du XVIIè, cité par JP Sarrazac, in La parabole, ou l’enfance du théâtre »

"Naviguant entre l’écueil de la transparence (du sens asséné) et celui de l’opacité (de l’insignifiance) le détour porte en avant vers toujours plus de lumière, l’énigme du texte."
Sarrazac, op. cit.

"Tout le paradoxe du sens est là : un poème n’a de conséquence fertile en vous que s’il ne signifie pas ce que vous saviez déjà, s’il est d’abord un objet imprévu, une loi ignorée, un sens à venir — donc à construire —, bref s’il apparaît dans un premier temps comme un non-sens."
Jean-Pierre Siméon, Algues, sable, coquillages, et crevettes.

"Quand Valéry définissait la poésie par ’l’essai de dire, ou de fixer, ce qu’expriment obscurément les soupirs, les caresses, les cris’, il suggérait que le poème articule avec une sophistication très secondaire ce qui s’agglutine de facon primaire dans le cri."
Daniel Bougnoux, Crise de la représentation

"Ce que l’on nous donne pour la ‘réalité’ et que, d’abord nous acceptons pour telle, n’est jamais qu’une fiction. On touche là à un curieux et complexe nœud de paradoxes par rapport auquel tout, pourtant, se déduit logiquement. Le roman, tel que je m’attache à le comprendre, est ce qui construit la fiction de cette fiction qu’est la ‘réalité’ et qui, l’annulant par ce redoublement, nous permet de toucher ce point de ‘réel’ où il se renouvelle et par où il nous communique le sens vrai de notre vie."
Philippe Forest, Le Roman, le réel.

"Pour qu’un personnage soit ‘vivant’, ‘fort’, artistiquement ‘réussi’, il n’est pas nécessaire de fournir sur lui toutes les informations possibles ; il est inutile de faire croire qu’il est aussi réel que vous et moi ; pour qu’il soit fort et inoubliable, il suffit qu’il remplisse tout l’espace de la situation que le romancier a créée pour lui. (Dans ce nouveau climat esthétique, le romancier se plaît même à rappeler de temps en temps que rien de ce qu’il raconte n’est réel, que tout est son invention — comme Fellini qui, à la fin de ‘E la nave va’, nous fait voir toutes les coulisses et tous les mécanismes de son théatre des illusions.
(…) Le roman doit se mettre au service exclusif de ce que seul le roman peut dire."
Milan Kundera, Le rideau

"Le théâtre de la répétition s’oppose au théâtre de la représentation, comme le mouvement s’oppose au concept et à la représentation qui rapporte au concept. Dans le théâtre de la répétition, on éprouve des forces pures, des tracés dynamiques dans l’espace qui agissent sur l’esprit sans intermédiaire et qui l’unissent directement à la nature et à l’histoire, un langage qui parle avant les mots, des gestes qui s’élaborent avant les corps organisés, des masques avant les visages, des spectres et des fantômes avant les personnages — tout l’appareil de la répétition comme puissance terrible."
Gilles Deleuze
Commentaire de Sylvie Ballestra-Puech :
"Si le monde est un théâtre, le spectacle théâtral ne peut que réfléchir l’illusion, et non la créer."

"Notre langage, nos souvenirs, notre imagination et notre besoin de former des communautés sont ce qui fait de nous des êtres humains, et les histoires les font tenir enssemble."
‘New Thing’Wu Wing (alias Roberto Bui)

"Qui compte être sauvé en écrivant est perdu d’avance."
Georges Perros

"J’essaye de ne pas penser aux influences quand j’écris. Même si je continue à lire quand j’écris. Il faut être presque présomptueux pour se dire que l’on va écrire un livre alors que tant ont été écrits et tant que j’ai aimés, tant que je n’ai pas encore lus. Au bout du compte, est-ce que ce livre sera une sorte de transformation miraculeuse de soi ou est-ce que ce ne sera qu’un livre ? La réponse ne vient qu’au bout de quelques semaines, quelques mois ou quelques années… et pourtant on le fait. Et on ne peut pas vivre sans le faire."
Linda Lê, Le Matricule des Anges, septembre 2006

"Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingt ans, j’aurai fait encore plus de progrès : à quatre-vingt-dix ans, je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans, je serais décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai cent-dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiendrai ma parole. Écrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gwakio Rojin, le Vieillard fou de dessin."
Hokusai, extrait de la préface du livre ‘Les cent vues du mont Fuji.’

"Je ne veux pas critiquer le cinéma actuel. Je dis juste que la plupart des réalisateurs et les trois quart des gens qui recoivent aujourd’hui des prix à Berlin n’utilisent la caméra que pour exister, et non pour voir quelque chose que l’on ne verrait pas sans elle — de la même facon qu’un scientifique ne pourrait voir certaines choses sans son microscope, ou un astronome certaines étoiles sans son téléscope."
Jean-Luc Godard, Le Monde du 4 décembre 2007

"C’est le plus souvent (…) en jouant de la flûte qu’on apprend à peindre."
Jean Dubuffet, lettre à Jacques Berne

"L’homme libre dans les limites de sa situation, l’homme qui choisit, qu’il le veuille ou non, pour tous les autres quand il choisit pour lui-même — voilà le sujet de nos pièces. Pour remplacer le théâtre de caractères nous voulons un théâtre de situations ; notre but est d’explorer toutes les situations qui sont les plus communes à l’expérience humaine, celles qui se présentent au moins une fois dans la plupart des vies. Les personnages (…) diffèreront les uns des autres non pas comme un lâche diffère d’un avare ou un avare d’un homme courageux, mais plutôt comme les actes divergent ou se heurtent, comme le droit peut entrer en conflit avec le droit. En cela on dira à juste titre que nous nous rattachons à la tradition cornélienne."
Jean-Paul Sartre, Théâtre de situation, ‘Forger des mythes’

"Il faut remplacer l’étude des conflits de caractères par la représentation de conflits de droits."
Sartre, op. cit.

"Nous voyons des personnages ou des situations de personnages qui, dans ces situations ne sont que ce qu’ils font des autres et ce que les autres font d’eux."
Sartre, op. cit.

"S’il est vrai que l’homme est libre dans une situation donnée et qu’il se choisit lui-même dans et par cette situation, alors il faut montrer au théâtre des situations simples et humaines et les libertés qui se choisissent dans et par ces situations… Ce que le théâtre peut montrer de plus émouvant est un caractère en train de se faire, le moment du choix, de la libre décision qui engage une morale et toute une vie. 
(…)
La liberté démystificatrice que le théâtre doit, pour être efficace, nous montrer, ne peut surgir comme une explosion fulgurante. Elle est, essentiellement, limitée, définie. C’est la liberté de dire oui ou non dans un cas précis : une grève, une révolte… et c’est à partir de ce oui ou de ce non que le dramaturge doit construire, doit montrer son personnage. Pas plus. Il faut qu’il montre que le fait de dire oui ou non crée le personnage, sa densité, sa réalité objective."
Sartre, op. cit., cité par Bernard Dort

"Kerouac écrivait des phrases étonnantes où se lisait l’obsession de rendre simultanément la miette sur l’assiette, l’assiette sur la table, la table dans la maison, et la maison dans le monde."
John Clellon Holmes, cité par Pierre Guglielmina, Underwood Memories

"Ce dont nous avons besoin, ce qu’un homme a montré, c’est-à-dire soufflé (comme un musicien du jazz ou une rose). Les exigences pour la prose et le vers sont les mêmes, c’est-à-dire souffler."
Jack Kerouac, lettre à Macolm Cowley

"De fait, c’est l’idée même du voyage, du mouvement qui le stimule. La destination finale n’est qu’un mirage à l’horizon. L’atteindre signifierait la fin des illusions. Le voyage répond à la dialectique bien usée mais néanmoins indépassable du manque et du désir. On va vers ce qu’on n’a pas. Le désir de l’Ouest, chez Kerouac, point initialement par la découverte, dans sa chambre d’hôpital à Bethesda, d’une petite route du Maryland qui allait vers l’Ouest. Ce fut un appel, relaté dans ‘Vanité de Duluoz’, d’une résonance profonde, récurrent, qui prenait la forme d’une impulsion, d’une obligation, comme s’il lui fallait tout quitter. Voyager n’était alors pas éloigné de la démarche mystique du pélerinage, sachant que Kerouac était en route vers lui-même."
Yves Buin, De Kerouac à Duluoz

"J’ai pris plaisir à décrire des phrases quand on a cru que je les écrivais."
Aragon, Libertinages

"Ne commencez pas par une idée préconçue de ce qu’il y a à dire d’une image mais par le seul centre d’intérêt pour le sujet de l’image qui vous concerne au moment d’écrire, et écrivez alors vers l’extérieur, nageant dans les flots du langage pour atteindre la fatigue et le soulagement de la périphérie."
Kerouac, Essentials of spontaneous prose

"Comme il est admirable
Celui qui ne pense pas : ‘la
Vie est éphémère’
En voyant un éclair !"
Bashô, cité par Barthes, op. cit.

"La justesse du haïku (qui n’est nullement peinture exacte du réel, mais adéquation du signifiant et du signifié, suppression des marges, bavures et interstices qui d’ordinaire excèdent ou ajourent le rapport sémantique), cette justesse a évidemment quelque chose de musical (musique des sens, et non forcément des sons) : le haïku a la pureté, la sphéricité et le vide même d’une note de musique ; c’est peut-être pour cela qu’il se dit deux fois, en écho ; ne dire qu’une fois cette parole exquise, ce serait attacher un sens à la surprise, à la pointe, à la soudaineté de la perfection ; le dire plusieurs fois, ce serait postuler que le sens est à découvrir, simuler la profondeur ; entre les deux, ni singulier ni profond, l’écho ne fait que tirer un trait sous la nullité du sens."
Barthes, op. cit.

"Il m’est odieux de suivre autant que de guider."
Nietzsche

"On ne fait que filer vers la tombe, le visage ne recouvre le crâne qu’un temps. Étirez donc ce couvercle crânien et souriez."
Jack Kerouac, Visions de Cody

"— Il y a aussi des passages entiers de la prose qui consistent à faire pénétrer le lecteur dans votre alchimie.
— Ça s’apparente un peu à ce que j’ai compris du conte médiéval : ce genre de chose produit un effet de vérité. On a beau être aussi sceptique qu’on veut, ça produit un effet de vérité. Le conte a une sorte d’autocratisme de la vérité. Un grand conte persuade de la vérité de ce qu’il raconte. Un bon récit va avoir cet effet aussi. Dans un conte que j’ai écrit et qui va être republié, il y a cette définition : Le conte dit toujours vrai. Ce que dit le conte est vrai parce que le conte le dit. Certains disent que le conte ne dit pas le vrai, parce que le vrai n’est pas un conte. D’autres disent que le conte dit vrai parce que ce que dit le conte est vrai. Mais en vérité, le conte dit vrai parce que le conte dit que ce que dit le conte est vrai. Voilà pourquoi c’est si vrai ! » Dans les romans médiévaux, on dit : c’est comme ça », la citrouille se transforme en carrosse, c’est clair, il n’y a pas de discussion. C’est la tradition mondiale du conte.
— C’est toujours contemporain pour vous ?
— Oui parce que je pense que le moteur du conte est toujours là, il tourne de manière différente, mais il est là."
Jacques Roubaud, propos recueillis par Lucie Clair, Le Matricule des Anges, 2008

"Mettre en ordre des idées qui sont connues depuis longtemps des hommes intelligents a quelque chose d’indéniablement ennuyeux. Mais, dans certaines circonstances, il n’y a rien qui puisse vous sembler suffisamment connu pour ne pas devoir être dit encore souvent publiquement."
Musil, L’indécent et le morbide dans l’art, Essais

"Il n’y a pas à proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d’une vérité."
Proust, Contre Sainte Beuve

"La littérature est une extension de la vie non seulement horizontalement, mettant le lecteur en contact avec des événements qu’il n’a pas rencontrés en dehors de cela, mais également, pour ainsi dire, verticalement, donnant au lecteur une expérience qui est plus profonde, plus aiguë et plus précise qu’une bonne partie des choses qui se passent dans la vie."
Martha Nussbaum Love’s Knowledge, citée par Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain

"L’œuvre est souvent tellement plus intelligente que la doctrine."
Henry James, Du roman considéré comme un des Beaux-arts

"C’est (…) parce que la littérature est probablement le moyen le plus approprié pour exprimer, sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine. (…) Elle peut nous apprendre à regarder et à voir — et à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous permettrait à elle seule la vie réelle — là où nous sommes tentés, un peu trop vite, de penser."
Bouveresse, op. cit.

"Il me semble erroné de dire que les romans nous donnent une connaissance de l’homme ou de dire catégoriquement qu’ils ne le font pas. La situation est plus compliquée qu’une unique affirmation simple venant de l’un ou de l’autre côté ne peut le suggérer. Aussi profondes que puissent sembler être les intuitions psychologiques d’un romancier, elles ne peuvent pas être appelées connaissances si elles n’ont pas été testées. Dire que le lecteur perceptif peut tout bonnement voir que les intuitions psychologiques d’un bon romancier ne sont pas simplement plausibles, mais ont une espèce de vérité universelle, consiste à revenir à l’idée de la connaissance par intuition de question de faits empiriques, à la Méthode de Ce qui est Agréable à la Raison.
(…)
Si je lis le Voyage au bout de la nuit de Céline, je n’apprends pas que l’amour n’existe pas, que tous les êtres humains sont odieux et haineux (même si — et je suis sûr que ce n’est pas le cas — ces propositions devaient être vraies.)
Ce que j’apprends est à voir le monde comme il a l’air d’être pour quelqu’un qui est sûr que cette hypothése est correcte. Je vois quelle plausibilité a cette hypothése ; à quoi ressembleraient les choses si elle était vraie ; comment on pourrait éventuellement penser qu’elle est vraie. Pourtant il n’est pas correct de dire que ce n’est pas du tout de la connaissance ; car être conscient d’une nouvelle interprétation des faits, aussi repoussante qu’elle puisse être, d’une construction qui peut — je le vois à présent — être mise sur les faits, même si c’est de façon perverse, est une espèce de connaissance. C’est une connaissance conceptuelle."
Hilary Putnam, Litterature, science and réflexion, cité par Bouveresse, op. cit.

"Le verdict ne vient pas en une fois, la procédure ce transforme peu à peu en verdict."
La phrase préférée de Kertesz du Procés de Kafka, Dossier K.

"On parle avec assurance de notre vie, parce qu’on sait finalement où elle nous a menés; mais peut-on évoquer celui qu’on était à l’époque, sa désorientation, ses errances, sent-on sous ses pieds la corde sur laquelle on a dansé ? Savait-on tout court qu’on faisait le funambule ?"
Imre Kertesz, op. cit.

"Personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, (…) la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."
Charles Baudelaire, Cloche fêlée

"Mais on change de merde. Et si toutes ces merdes se ressemblent, ce qui n’est pas vrai, ça ne fait rien, ça fait du bien de changer de merde, d’aller dans une merde un peu plus loin, de temps en temps."
Samuel Beckett, Molloy

"Ne rien savoir, ce n’est rien, ne rien vouloir savoir non plus, mais ne rien pouvoir savoir, savoir ne rien pouvoir savoir, voilà par ou passe la paix, dans l’âme du chercheur incurieux."
Ibidem

"Mon art vise non pas à instituer des fêtes pour distraire de la vie courante, mais à révéler que la vie courante est une fête bien plus intéressante que les pseudo-fêtes qu’on institue pour la faire oublier. Ce n’est pas la faire oublier que je veux mais la célébrer mise à nue, dépouillée de toute guirlande et TOUTES CHOSES MISES AU PIRE. »
Jean Dubuffet à Geert von Bruaene (souligné par l'auteur)

"Cet enfer de quatre sous que tu appelles la tête."
Samuel Beckett, Dis Joe

"Comme dit Degas, l’artiste doit commencer son oeuvre dans le même état d’esprit qu’un malfaiteur qui commet son forfait. Quand je commence à travailler, le monde devient mon ennemi."
Kertesz, op. cit.

"…une femme qui, malgré les années, conserverait intacte sa détermination, qui ne s’agrippait pas au bord de l’abîme mais y tombait avec curiosité et élégance. Une femme qui tombait dans l’abîme assise."
Roberto Bolaño, 2666

"La ressemblance n’est pas un moyen d’imiter la vie, mais plutôt de la rendre inaccessible, de l’établir dans un double fixe qui, lui, échappe à la vie."
Blanchot, L’amitié

"Tout le monde a ce désir de donner de soi une certaine image, mais c’en est une tout autre qui apparaît."
Diane Arbus

"Quand je photographie un objet, c’est pour voir à quoi il ressemble quand il est photographié."
Garry Winogrand

"Le rôle d’un intellectuel est de ruiner les évidences, de dissiper les familiarités admises ; il n’est pas de modeler la volonté politique des autres, de leur dire ce qu’ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ?"
Michel Foucault, cité par Paul Veyne, ‘Foucault, sa pensée, sa personne’

"Ma vie n’a rien d’extraordinaire, mais ma façon d’y penser la transforme."
Paul Valéry

"La poésie authentique, ce n'est pas une voiture de course qui fonce pour rien sur un circuit fermé; c'est une ambulance qui fonce par les rues pour sauver quelqu'un."
Evgueni Evtushenko, Autobiographie précoce

"Quand la terre claquera dans l’espace comme une noix sèche, nos œuvres n’ajouteront pas un atome à sa poussière."
Zola, L’œuvre

"Si ardemment que je désire sa guérison, je me demande cependant ce qui ce passera lorsque, acceptant enfin de détourner son regard de son éclatante et clairvoyante rêverie, elle le tournera vers ce visage meurtri de cocher de fiacre qu’est le monde."
Joyce, à propos de sa fille psychotique

"J’avais bien l’impression qu’il y avait une douleur quelque part dans la pièce, mais je n’aurais pu affirmer que c’était moi qui la ressentais."
Mme Gradgrind, personnage de Dickens

"Et le terme de notre quête
Sera d’arriver là d’où nous étions partis
Et de savoir le lieu pour la première fois."
TS Eliot, Little Gidding

"On se débarrasse à bon compte des voyageurs et du voyage en alléguant que presque tous les départs sont des fuites. Peut-être. C’est oublier qu’il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir : des lieux, des familiers, des ‘raisons’ qui nous chantent une chanson si médiocre qu’il ne reste qu’à prendre ses jambes à son cou. On part pour s’éloigner d’une enfance étouffante, pour ne pas occuper la niche que les autres déjà vous assignent, pour ne pas s’appeler Médor."
Nicolas Bouvier, L’échappée belle, éloge de quelques pérégrins

"En somme je finirai par dire que le poème est une machine qui me sert à voir que je tourne en rond dans mes propres questions."
James Sacré

"Parler simple est chose compliquée, dès lors que cela s’écrit."
Christine Van Rogger Andreucci, Les figures du monde (à propos de James Sacré)

"Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Il ne mènent jamais qu’à soi quelqu’en soit leur itinéraire. Finalement, le vrai voyage, c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs. Aucune de ces longues errances à Belém, à Santarém ou à Manaus, ni aucune des heures inlassables à se perdre dans l’écriture, ni même aucune des conversations infinies sur les ponts des bateaux à la nuit tombante n’est venue répondre à la question lancinante que me posait mon existence. Je ne me suis pas perdu dans l’Amazonie, je n’ai pas rencontré les indiens de mes rêves, ceux que j’ai vus étaient plutôt aux bords des fleuves ou dans les pirogues, ou plus souvent clochards ou prostitués de Belém ou de Manaus, mais en franchissant le seuil et en rebroussant chemin pour épargner le rêve, je m’y suis retrouvé. J’ai découvert de nouvelles questions pour que le temps demeure ouvert devant moi et ne se referme pas comme un piége. Ce don de l’imagination n’a jamais cessé d’ouvrir les portes du Grand Large. Ce qui importe sur la route de l’aventure, ce n’est pas ce que l’homme fait mais comment il le fait. L’aventure est dans son regard sur le monde. L’Amazonie est toujours intérieure."
David Le Breton, L’aventure intérieure (Télérama hors série, ‘Trésors d’Amazonie’, 2005)

"Vu de l’intérieur, mon geôlier, Deuch, n’est pas si différent de mes copains ou de moi-même. C’est un homme qui a décidé de décider, il est passé à l’acte. J’ai eu cette chance de voir un monstre sans dents, sans griffes, sans poils dans le dos. Il en résulte une frayeur bien plus grande encore : il me ressemble ! 
(…)
Je voudrais être un ardent défenseur du devoir de mémoire. Mais je voudrais que cela serve à additionner un maximum les procès de bourreaux, pour qu’on en arrive à dire : ‘Putain! Mais c’est incroyable!’ Le devoir de mémoire ne doit pas se cantonner au travail des musées, qui ne montrent que des témoignages, privés de sens, désincarnés de leur signification profonde dans la vie. Il ne faut pas que ça se borne à de bons sentiments, du genre : ‘Ces salauds qui ont fait ça!’ À un devoir de mémoire il faut ajouter un devoir de réflexion. Il y a quelque chose de pathétique à s’arrêter à des proclamations du genre : ‘Plus jamais ça!’ Ce qui conduirait à une véritable réflexion serait : ‘Comment cela a-t-il été possible ?’
(…)
Ce mécanisme d’identification avec des victimes est évidemment une bonne étape, mais il faut aller plus loin. Nous nous refusons à admettre l’humanité du bourreau. La justice internationale le conforte dans sa stature de monstre. Il faudrait avoir le courage de dire autre chose que : l’ennemi, c’est l’autre. Et s’ils n’avaient fait cela que parce qu’ils sont des hommes ? Le loup tue le mouton, le mange, puis va le digérer, peinard dans la forêt ; il n’en sortira que quand la faim le contraindra à récidiver pour satisfaire son besoin de survivre. L’homme, lui, est animé de sa culpabilité permanente, puisqu’il est conscient. L’homme, alors, est un malheureux accident de la nature…
(…)
J’étais sur le point de me faire prendre au piège consistant à penser que nous en arrivons à des sociétés où l’horreur (du type Khmers Rouges) ne pourrait plus se reproduire. Cyniquement, je trouve un certain réconfort à voir les Etats-Unis se comporter comme ils se comportent en Irak. Cela est venu en contrepoint de la foi que je risquais de développer dans la société américaine en tant que modèle auquel nous sommes tous, peu ou prou, en train de nous conformer. Cela me fait penser que l’homme est toujours là !…"
François Bizot (‘Le portail’) interview pour Le Monde, 16/04/05

Libération — Le génocide est-il dans la nature humaine ?
François Bizot — On peut se poser, de manière assez atroce, cette question. Nous humanisons facilement la victime, à laquelle nous nous identifions. En revanche, nous en sommes incapables dès qu’il s’agit du bourreau. S’ils sont complètement différents de nous, ou habillés avec des plumes, il est d’autant plus facile de dire ‘ces gens sont des fous’. Mais les bourreaux des juifs n’ont jamais été aussi proches de nous. Ce qui nous oblige à les déshumaniser de manière très peu cohérente. On refuse par exemple d’imaginer qu’un Eichmann ou un Hitler aient pu avoir une vie affective. Mais tant qu’on continuera à rejeter l’humanité chez le bourreau, les troupes nazies, quel que soit leur nom, auront toujours un bel avenir. Parce que ce seront toujours les autres, et jamais soi. (…)
— Douch aurait-il pu être un autre ?
— Le jeune Douch est parti dans le maquis le cœur gonflé de l’attente d’une patrie bien-aimée dans laquelle le paysan vivrait enfin sans être exploité par les riches, sans injustices. Même si on trouve des exagérations à cet idéal et si on en voit les failles après coup, nous sommes tous susceptibles de tomber dans ce panneau. Douch tuait pour une idéologie, non seulement parce que c’était licite mais parce que c’était méritoire. Confondre ce genre de crime et le crime pervers d’un Guy Georges est s’exposer à ne rien comprendre."
Libération du 16/17//04//05

"Certains attendent de nous, intellectuels, que nous nous agitions à toute occasion contre le pouvoir ; mais notre vraie guerre est ailleurs ; elle est contre les pouvoirs, et ce n’est pas là un combat facile ; pluriel dans l’espace social, le pouvoir est, symétriquement, perpétuel dans le temps historique ; chassé, exténué ici, il reparaît là ; il ne dépérit jamais ; faites une révolution pour le détruire, il va aussitôt revivre, rebourgeonner dans le nouvel état des choses. La raison de cette endurance et de cette ambiguïté, c’est que le pouvoir est le parasite d’un organisme transsocial lié à l’histoire entière de l’homme, et non pas seulement à son histoire politique, historique. Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c’est le langage – ou pour être plus précis, son expression obligée, la langue.
Le langage est une légalisation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qu’il y a dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire répartition et commination.
(…)
Dans notre langue française, (…) je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin, le neutre et le complexe me sont interdits ; de même encore, je suis obligé de marquer mon rapport à l’autre en recourant soit au tu, soit au vous : le suspens affectif ou social m’est interdit. Ainsi, par sa structure même, la langue implique une relation fatale d’aliénation.
Parler, (…) ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir.(…) La langue, comme performance de tout langage n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire.(…)
Nous qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne nous reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue sans pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature."
Roland Barthes, leçon inaugurale au Collège de France, 1977

"En renchérissant sur son impuissance verbale, en rendant les mots fous, le poète nous fait soupçonner par delà ce tohu-bohu qui s’annule de lui-même d’énormes densités silencieuses ; puisque nous ne pouvons pas nous taire, il faut faire du silence avec le langage."
Jean-Paul Sartre, Situations III

"Celui qui lit, qui pense, qui attend le flâneur, sont des types d’illuminés aussi bien que le mangeur d’opium, le rêveur, l’enivré. Et des types plus profanes, en l’occurrence. Pour ne rien dire de cette drogue terrible entre toutes — à savoir nous-mêmes — que nous absorbons dans le solitude."
Walter Benjamin, Mythe et Violence

"Le présent est une putain, pourquoi la postérité n’en serait-elle pas une autre ?"
Orson Welles

"Un voyage, fût-il de mille Li (4000 km) commence sous votre chaussure."
Confucius, cité par Nicolas Bouvier, Pérégrins

"Je suis assez masochiste pour tomber immédiatement d’accord avec quelqu’un qui dit du mal d’une chose que j’ai faite."
Federico Fellini

"Entre le réel et l’imaginaire, il y a toujours la place du mot."
Colette

(*)"Elles accouchent à cheval sur une tombe... " (Samuel Beckett - En attendant Godot)
"En me plaçant au niveau de l’abstraction pour regarder en arrière, j’appris, avec l’indicible joie de partager ce savoir profond, que Samuel Beckett dit par là vrai (*). Ma mère avait mis le corps au monde, au monde où moi, je mettais maintenant ma mort."
Peter Nadas, La mort seul à seul

"Paradoxe de l’art : l’acceptation de l’impossibilité ainsi reconnue, de la création, est la condition nécessaire de la création esthétique."
Rosset, Logique du pire

"Quelle est cette horreur chosesque où je me suis fourré ?"
Beckett, Nouvelles et textes pour rien

"Au cœur de chaque plaisanterie, se cache un petit Holocauste."
Tabori

"Tout art est à la fois surface et symbole.
Ceux qui vont sous la surface le font à leur propre péril.
Ceux qui lisent le symbole le font à leur propre péril.
C’est le spectateur, et non la vie, qu’en réalité l’art reflète."
Oscar Wilde

"Lorsqu’il peint Guernica, il peint son regard avec."
Heiner Müller sur Picasso, Fautes d’impression

"Le personnage tout comme l’acteur, revient de l’autre monde, du monde des ombres, de la contrée de la mort, dans la sphère de la vie, dans ce pays des vivants qui est le nôtre. Cette contrée, c’est pour Kantor, celle de la fiction identifiée au monde des morts d’où les fantômes font retour. C’est de ce territoire que viennent tous les personnages de Kantor. Ce sont tous des revenants."
Monique Borie, Le théatre à l’épreuve du visible

"Le texte en sait plus long que l’auteur"
Müller, Fautes d’impression

"Le théâtre est un lieu déterritorialisé, un peu utopique où l’on peut voir ce qui dans la vie passe inaperçu, où l’on peut voir le spectre de la vie plutôt que la vie elle-même, où l’on peut voir, grâce à l’accentuation, à la dilatation, à la formalisation qu’apporte un rituel, à la fois la vie et son spectre. Une sorte de dévoilement initiatique ? De ralentissement du cours de la vie, en tout cas. Comme si on avait accès, par le théâtre, à une autre perception des choses."
JP Sarrazac, Théâtre du moi, théâtre du monde

"Ils savaient si bien ce qu’ils avaient à se dire qu’ils se taisaient, de peur de l’entendre."
Benjamin Constant, Adolphe

"Composer nos mœurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et la tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, ne sont qu’apendicules et adminicules pour le plus."
Montaigne, Essais III

"Un oui, un non, une ligne droite, un but."
Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

"L’espoir est une vertu d’esclave"
Cioran

"Lève-toi, prends ton bâton et marche, quitte ton pays, jette tes sandales, cours l’espace, sache, si tu t’égares, qu’au large des paysages, la beauté s’expose.(…) Lève-toi, quitte culture, classe et langue, aie le courage de l’altérité, au fond des humains gît la bonté. Fonds ton âme en tant d’appartenances qu’une nouvelle culture ne t’effraiera pas."
Michel Serres, Rameaux

"Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit."
Nietzsche, Humain trop humain

"Oh déchante parfois beauté dis-moi couac."
Dotremont, logogramme

"Celui qui est incapable de faire un mauvais tableau ne mérite pas d’en réussir un bon."
Max Ernst, propos rapporté par Stanley William Hayter, qui fut son élève.

"Je n’ai jamais peint un tableau récent."
Man Ray

"Les choses c’est l’idée qu’on s’en fait."
Paulhan

"Et sauf d’une chemise toujours propre, sincèrement je n’ai besoin de rien."
Maïakovsky

"D’abord je devais être mort, puis j’ai insisté pour vivre."
Cassius Niyonsaba, 12ans, témoignage recueilli par Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie

"Les blancs ne veulent pas voir ce qu’ils ne peuvent pas croire."
ibidem

"‘Je l’ai fait’, dit ma mémoire, ‘Je ne puis l’avoir fait’, dit mon amour-propre, et il n’en démord pas. En fin de compte, c’est la mémoire qui cède."
Nietzsche, Par delà bien et mal

"Le corps n’est plus l’obstacle qui sépare la pensée d’elle-même, ce qu’elle doit surmonter pour arriver à penser. C’est au contraire ce dans quoi elle plonge ou doit plonger, pour atteindre à l’impensé, c’est-à-dire à la vie. On ne fera plus comparaître la vie devant les catégories de la pensée, on jettera la pensée dans les catégories de la vie. Les catégories de la vie, ce sont précisément les attitudes du corps, ses postures (…) Penser, c’est apprendre ce que peut un corps non-pensant, sa capacité, ses attitudes ou postures."
Deleuze, Cinéma II

"Sans la musique la vie n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil."
Nietzsche, Lettres à Peter Gast

"C’est ce que j’appelle l’angoisse d’être. Et si vous trouvez ca trop alambiqué pour une ouvrière, que voulez-vous que je vous dise ?"
François Bon, Daewoo

"La vie devient résistante au pouvoir quand le pouvoir prend pour objet la vie."
Deleuze, Éthique et dynamique du désasujettissement

"Je crois que le théâtre, face à la blessure de chacun, est le lieu où se rassemblent les blessures. L’homme et la femme de théâtre sont des gens habillés de poésie qui, debout dans la catastrophe, disent : plus jamais ça."
JL Hourdin

"Personne ne saura jamais à partir de quel secret j’écris et que je te le dise n’y change rien."
Derrida, à Geoffrey Bennington

"Comme quiconque essaie d’être philosophe, je voudrais bien ne renoncer ni au présent ni à penser la présence du présent, ni à l’expérience de ce qui nous les dérobe, en nous les donnant."
Derrida

"Et s’il y avait du ‘ça souffre cruellement en moi’, en un moi sans qu’on puisse jamais soupçonner quiconque d’exercer une cruauté ? De le vouloir ? Il y aurait alors de la cruauté sans que personne ne soit cruel.(…) Et si un pardon peut être demandé pour le mal infligé, pour l’offense dont l’autre peut être la victime, ne puis-je aussi à me faire pardonner le mal dont je souffre ?"
Derrida, post-scriptum à Etats d’âme de la psychanalyse

"L’un est dans l’autre, l’autre est dans l’un, et ce sont trois personnes"
Léon Brunschvicg, parlant de l’âme et du corps, cité par Godard, qui ajoute :
"Le cinéma, ce devrait être ça. D’où la trinité, le triangle. Montaigne : je doute. Descartes : je sais. Pascal : je crois. Une bonne image, c’est le résultat d’un long cheminement, d’une bonne combinaison des trois."

"L’amour est la solution à tout, (…) Il est lui-même sans solution."
Yves Buin, 'Kerouac'

"Jouissances incarnées dans les bras d’un poème griffonné dans une chambre étroite de Frisco de Paris de Québec de Veracruz ou NewYork d’Aix de Dijon ou du Colorado ou bien de l’Idaho comme si la poésie avait son centre partout comme si la poésie était au rendez-vous dans un cadre qui dit : Aujourd’hui c’est la vie et j’en jouis."
Cl. Beausoleil l’Origine de la route in Regarde, tu vois, cité Par Y. Buin

"Déjà, à 38 ans, j’avais compris que, vieillir c’est accepter ce fait d’expérience : on ne fait jamais ce qu’on veut et on ne veut jamais ce qu’on fait. De sorte que chacun est hétéronome. Et pourtant, on fait ce que l’on juge devoir faire parce qu’on ce sent et donc se rend capable de faire. Ainsi s’étend, si peu que ce soit, notre sphére d’autonomie. Il faut donc accepter d’être fini, d’être ici et pas ailleurs, de faire ça et pas autre chose, d’avoir cette vie seulement. Le Socrate de Valéry le disait justement : Je suis né plusieurs, et je suis mort un seul. » L’enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et meurt."
André Gorz, le Monde 27/10/2006

"Qui peut savoir quelle est la vérité des rêves, outre celle de nous rendre anxieux de la vérité."
ibidem

"Je me suis retourné sur le monde comme un gant."
Pier Paulo Pasolini, correspondance

"Je me suis mis jouer de l’énorme tambour de mon existence."
PPP, lettre à Silvana Mauri

"Le corps nu est le plus vrai, son étreinte est le seul pont qui puisse être jeté sur l’abîme de solitude qui nous sépare les uns des autres."
ibidem

"La phrase : ou comment la pensée me vient par surprise."
Frédéric Berthet, Journal de Trêve

"Il n’y a pas d’œuvre intime, parce que quiconque écrit habite à peine avec lui-même."
ibidem

"La guerre nous oblige à percevoir le temps historique dans sa réalité même : comme une juxtaposition de moments qualitativement différents les uns des autres, et qui, de ce fait, ne se laissent pas totaliser. Les souffrances passées ne sont pas abolies par l’avenir, même triomphant, qui prétend leurs donner un sens, pas plus que les espoirs déçus ne sont réfutés par les échecs qui semblent les sanctionner. Il y a là comme un retour à une expérience directe du temps historique, perçu dans la différence qualitative de chacun de ces instants, chacun étant chargé d’une spécificité unique, mais chacun ouvrant ainsi, de ce fait même, vers une multiplicité d’avenirs possibles. Dès que l’instant présent cesse d’être vu comme une simple transition entre celui qui le précède et celui qui le suit, le temps historique ne peut plus se présenter, à la façon du temps physique, comme une suite homogène d’unités formellement identiques. Avec son homogénéité disparaît également l’idée de sa continuité, et par conséquent la possibilité même d’une causalité qui en réglerait le cours. Il faut donc admettre que la relation d’un instant à l’instant — et, plus généralement du présent à l’avenir — n’est pas univoque ; à partir du présent, bien des voies divergentes peuvent conduire à des avenirs différents. Certes, le nombre de voies n’est pas indéfini ; chaque présent amène avec lui un système de contraintes qui conditionnent l’avenir et dans une certaine mesure en limite la plasticité. Néanmoins, ces possibles sont assez nombreux pour que, dans son principe, l’avenir reste imprévisible. Ce qui caractérise la vision du temps chez Rosenzweig, Benjamin et Scholem, c’est précisément ce passage d’un temps de la nécessité à un temps des possibles."
Stéphane Mosès, L’ange de l’histoire

"Le poète est un animal marin qui vit sur terre et qui voudrait voler"
Sandburg

"Je pense au fait avec la plume."
Ludwig Wittgenstein

"La statuaire égyptienne ne nous dit pas ce qu’elle veut dire, elle nous parle."
Malraux

"Et après ? » demanda-t-il. La question primordiale de toute narration."
Mulisch, Siegfried

"Le problème ce n’est pas la vérité, mais la paix."
Mony Elkaïm

"La poésie ne consiste pas à lâcher la bonde aux émotions mais à échapper à l’émotion. La poésie n’est pas l’expression de la personnalité, mais un moyen d’échapper à la personnalité. Mais seul ceux qui ont de la personnalité et des émotions savent ce que c’est que d’y échapper."
TS Eliot

"Le concept de bourgeon est déjà le concept d’une chose qui s’efforce de ne pas être ce qu’elle est."
Bertoldt Brecht, Me Ti, Livres des retournements

"Le monde d’aujourd’hui ne peut être décrit aux hommes d’aujourd’hui que s’il est décrit comme un monde transformable."
Bertoldt Brecht, La dialectique et le théâtre, Écrits sur le théâtre

"Ce qui fait l’homme plus petit que l’homme ne m’intéresse pas. Je m’intéresse à ce qui fait l’homme plus grand que l’homme."
Armand Gatti, propos rapporté par Marc Kravetz, Sur le chemin de la Parole Errante, revue Europe n°877 mai 2002

"Le théâtre s’apparente ainsi à une ‘institution de vérification par l’exemple’, comme devait le définir Ernst Bloch en d’autres circonstances : la pièce expérimente en direct le mécanisme structurant de l’évènement."
E. Bloch commenté par JP Sarrazac, Critique du théâtre.

"Une pensée est une phrase possible (…). Avant toute intuition, cette possibilité fait l’objet d’une décision. Une nouvelle phrase est possible dans la mesure même ou elle est effectivement recherchée. Penser veut dire : chercher une phrase."
Alfiéri, Chercher une phrase

"On ne peut chercher une phrase qu’au moyen d’autres phrases. Dans ce moment le plus concret de l’invention une pensée a sa place. Un dérobement prévient chaque pensée : celui de la phrase recherchée. Et un désordre suit : celui des phrases qui affluent pour la remplacer à titre provisoire."
ibidem

"La possibilité d’une phrase consiste seulement dans le mouvement de sa recherche ; c’est en cela qu’elle est une pensée."
ibidem

"N’est réussie qu’une invention à la fois improbable et fidèle à une exigence. Ne rien lâcher de la possibilité pressentie, telle est la forme générale de l’exigence. ‘Ne rien lâcher’ veut dire : ne pas s’arrêter aux phrases usées qui se présentent, mais ainsi ne pas céder à la ‘correction’. (La véritable fidélité au langage ne cède rien au langage — fidèle à ses possibilités plutôt qu’à son usage)."
ibidem

"Ce qu’il faut apprendre à voir étant au fond toujours la même chose — et quelque chose qu’on n’avait pas besoin d’apprendre parce qu’on le savait déjà. (…) Une pièce sur les mal-logés, que leurs malheurs s’expliquent par la spéculation immobilière et que de même les immigrés, paysans, ouvriers, etc, sont victimes des rapports de production capitaliste (…) Ce n’est pas que cette ‘propagande’ nuise à la beauté de l’art, comme s’en plaignent les esthètes. C’est plutôt qu’en réalité elle ne propose rien. (…) Mais peut-être alors l’essentiel n’est-il pas dans cette fonction poétique supposée de la métaphore, mais dans sa fonction sociale qui est peut-être, sous couleur d’apporter aux victimes de l’oppression le savoir qui leur manque ou la forme qui manque à leur savoir, de souder la classe de ceux qui savent."
Jacques Rancière, Les scènes du peuple

"L’un des privilèges rares du théâtre politique (…) est de ne pas être écrit une fois pour toutes (une catégorie du temps n’appartenant qu’a certains auteurs), Dieu lui-même l’ayant abandonnée depuis longtemps."
Armand Gatti, présentation de la Passion du général Franco

"Le théâtre est une expérience, matérielle et idéelle de la simplification. Il sépare ce qui est mêlé et confus, et cette séparation guide les vérités dont il est capable. N’allons cependant pas croire que l’obtention de la simplicité soit en elle-même simple."
Alain Badiou, Petit manuel d’inesthétique

"Comme il est excitant de feindre ce que précisément nous sommes."
Philip Roth, La contrevie

"Pour représenter le monde avec sa grandeur, son mystère et ses drames, il faut la pauvreté et l’étroitesse de la scène. Dans l’étrange commerce qu’il poursuit avec les fantômes, le théâtre se tient entre la vie et la mort, à une distance indécise. Les spectacles (spectraux) de Kantor permettent peut-être de préciser : dans un passé suspendu, avec une présence lancinante."
Daniel Bougnoux, Crise de la représentation

"Il faut au moins aspirer à l’échec — comme dit le savant de Bernhardt — parce que l’échec, et seul l’échec reste l’unique certitude qu’on puisse acquérir (…), et ainsi moi aussi j’aspire à cela, si tant est que je doive aspirer à quelque chose, or il le faut, parce que je vis et écris, et dans les deux cas, c’est une aspiration, la vie étant une aspiration plutôt aveugle, tandis que l’écriture est une aspiration lucide, est ainsi bien sûr, c’est une autre aspiration que la vie. Elle aspire peut-être à voir ce que la vie aspire à atteindre, et c’est pourquoi ne pouvant pas faire autrement, elle répéte la vie de la vie, elle ressasse la vie, comme si elle, l’écriture, était aussi la vie, alors qu’elle ne l’est pas, ce sont deux choses tout à fait différentes, fondamentalement incomparables et ainsi, si on se met à écrire sur la vie, l’échec est garanti."
Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas

"L’exactitude factuelle (...), Faulkner l’a maintes fois répété, ne l’intéresse pas si elle s’attarde sur l’apparence au lieu de révéler la vérité de l’expérience."
Pitavy, commentaire in Pléïade Faulkner, tome IV

"On n’aime pas parce que, mais malgré; non pour les qualités mais malgré les défauts."
William Faulkner, Mississipi, in Essais, discours et lettres ouvertes

"Mon cerveau n’est jamais bien saint
si beaucoup de vin ne l’abreuve."
Ronsard, Odes, À son page

"Melleville a écrit Moby Dick sans vouloir changer la vision du monde de quiconque, j’en suis certain. Il a tout de même changé la mienne."
Richard Hugo, La posture de l’écrivain (New American Review, 1971)

"J’ai plein d’amis dans la vie, mais aucun dans un poème."
Richard Hugo, ibidem

"Ferrucio disait que celui qui écrit pour commenter la vie pense toujours que son commentaire et plus important que ce qu’il commente, même s’il ne s’en rend pas compte."
Tabucchi, Tristano meurt

"I shall be gone and live or stay and die."
William Shakespeare

"Un voyage se passe de motif. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait."
Nicolas Bouvier, L’usage du monde

"La poésie n’est pas seulement création de feux d’artifice verbaux, production de textes qui ne seraient que des objets esthétiques sans incidence sur nos existences. ‘Morale de la forme’, l’écriture poétique est aussi mise en forme de l’éthos, de l’être au monde. Elle est aussi, pour reprendre (…) l’expression de Deleuze, ‘créatrice de vie’. Elle contribue, par sa ‘musique’ à faire que la vie, placée sous une lumière neuve, puisse être autre chose qu’une ‘passion triste’. Elle aide à faire de l’existence, qui est habitation du monde, de ce monde-ci et d’aucun autre, non un palace factice, mais un cabanon sur la pente, où demeure crédible, comme un précieux possible, l’ambition d’habiter poétiquement le monde. Et si on admet que l’éthique est d’abord affaire de tenue dans l’existence, de recherche de ce que Kierkegaard nommait la ‘vitesse exacte de vivre’ le fait poétique est alors aussi fait ‘poéthique’."
Jean-Claude Pinson, Sentimentale et naïve

"Le pouvoir de convaincre qui est ce réalisme sans réalité dans lequel réside l’authenticité romanesque"
Romain Gary, Pour Sganarelle

"Il n'existe pas d’autre critère d’authenticité et de vérité dans la fiction que le pouvoir de convaincre."
ibidem

"Dans la fiction, l’arbitraire de l’imagination ne requiert aucune autre justification que l’existence d’un roman convaincant : c’est ce qu’on appelle la vérité romanesque."
ibidem

"La grandeur de Geothe [dit] Kierkegaard, sa grandeur poéthique(‘la grandeur de son existence au point de vue poétique’) consiste (…) dans le fait qu’il a su justement accorder son œuvre et son existence, maîtriser l’ironie non seulement dans la première (ce en quoi il est poète) mais aussi dans la seconde (ce en quoi il fut ‘le poète de sa propre existence’)"
Pinson, op. cit.

"La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas, mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre."
Georges Perros, Papiers collés

"La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle."
Stéphane Mallarmé

"[Le snobisme] est l’ensemble des moyens employés par un être pour s’opposer à l’apparition dans le champs de sa conscience, de son être véritable, pour y faire figurer sans cesse un personnage plus beau en lequel il se reconnaît."
Jules de Gaultier, Le bovarysme

"Ils sont tirés en avant, comme attachés à des cordes, d’échéance en échéance. Mais le présent dans tout ça ?"
Nizon, Chien

"La vie n’écrit pas d’histoire. C’est nous qui falsifions ce qui nous arrive pour en faire des histoires où nous nous enfermons barricadant toutes les portes."
ibidem

"Sans le mot qui seul compte dans l’expression d’une pensée, la pensée en question n’est qu’un pur fantôme en attente de corps, là où les mots manquent pour la dire, manque aussi la pensée."
Clément Rosset, Le choix des mots

"Il me semble (…) que la ligne de démarcation principale qui sépare les textes philosophiques des autres textes littéraires passe moins par la nature de la méthode (qui viserait respectivement, pour le dire en deux mots, la vérité dans le cas du texte philosophique, le vraisemblable et le suggestif dans le cas du texte littéraire) que par l’ampleur de l’enjeu. Il s’agit toujours de tenter de ’dire vrai’ ou de ‘faire vrai’; mais ce vrai concerne, pour la littérature, une série de faits ponctuels et apparemment isolés, alors qu’il concerne plutôt, pour la philosophie, une tentative de relier l’une à l’autre la perception de ces faits vrais, pour les assimiler ou essayer de les assimiler, dans l’intelligence d’une vérité d’ordre plus générale."
ibidem

"La pratique est un ensemble de relais d’un point théorique à un autre, et la théorie, un relai d’une pratique à une autre (…) Qui parle et qui agit ? C’est toujours une multiplicité, même dans la personne qui parle ou qui agit. Nous sommes tous des groupuscules."
Deleuze à Foucault, in M. Foucault, les intellectuels et le pouvoir in Dits et Écrits

"Qu’est-ce donc que cet intervalle entre moi-même et moi ?"
Fernando Pessoa, Intranquillité

"Au lieu de voir dans le sentiment poétique le résidu, au milieu d’une société soumise aux normes de la raison, d’une maniére de vivre et de sentir condamnée, objet de discrets soupirs et de pieux regrets, Rimbaud l’invoque au contraire comme un pressentiment, une sollicitation véhémente d’avoir à ‘changer la vie’ pour la porter à la hauteur de la lancinante révélation. De lamentation nostalgique et de regret stérile, la poésie pour lui et par lui devient le sceau d’une promesse, se fait appel, cri de ralliement, incitation à la levée des nouveaux hommes et leur en marche."
Julien Gracq, "André Breton"

"Quand aux évènements réellement arrivés, ils sont comme des singeries de ce réel ; et l’ensemble des événements réels apparaît ainsi comme une vaste caricature de la réalité. C’est en ce sens que la vie n’est qu’un songe, une fable mensongère, ou encore une histoire racontée par un idiot, comme le dit Macbeth. Le sentiment d’être dupé par la réalité — qui exprime la vérité la plus générale des histoires d’oracles — d’être constamment trompé par ce faux réel qui se substitue in extremis au véritable réel, qu’on n’a jamais vu et qui n’aura jamais lieu, ce sentiment d’être joué pourrait être rendu par l’expression populaire selon laquelle certaines réalités, certains actes, ne sont précisément ‘pas du jeu’. Pas seulement d’ailleurs certaines réalisations ou certains actes : c’est toute chose qui, en s’accomplissant se met ainsi ‘hors jeu’. C’est d’ailleurs là une première vérité qu’avaient déjà dite les philosophes de Mégare : c’est le sort de toutes réalité que de se situer en dehors du jeu du possible. On dira donc que l’évènement réel est en quelque manière truqué, qu’il triche avec le réel. Et, pour user d’une terminologie naïve en accord avec des sentiments naïfs eux-mêmes, on pourra dire que l’évènement qui s’est produit n’est pas le ‘bon’; le bon évènement, l’évènement qui aurait seul le droit de se dire véritablement réel, est justement celui qui n’a pas eu lieu, étouffé avant de naître par son double truqué. L’événement réel, au sens courant du terme, est ainsi toujours l’autre du bon."
Clément Rosset, Le Réel et son double

"La structure hégélienne du réel se retrouve (…) en toutes lettres dans la structure du réel selon Lacan. Peu importe que chez Lacan le réel ne soit pas garanti, comme chez Hegel, par un autre réel, mais plutôt par un ‘signifiant’ qui ‘n’est de par sa nature symbole que d’une absence’. Ce qui compte c’est l’égale insuffisance du réel à rendre compte de lui-même, à assurer sa propre signification comme chez Lucrèce. L’égal besoin de rechercher ‘ailleurs’ — fût-ce en une ‘absence’ plutôt qu’en un ‘au-delà’ — la clef permettant de déchiffrer la réalité immédiate. (…)
Ces considérations jettent une lueur intéréssante sur la structure psychologique de ce que, depuis la seconde moitié du XIXè siécle, on appelle en France le chichi. Le chichi se caractérise d’abord, bien entendu, par un goût de la complication, qui traduit lui-même d’un dégoût du simple. Mais il faut comprendre le double sens de ce refus du simple. En un premier sens, le dégoût du simple explique seulement un goût de la complication : à l’attitude simple on préfére les manœuvres compliquées, même si le but visé est le même, et qu’on se prépare d’ailleurs à le marquer par cet excès de complication. Mais en un second sens, qui n’élimine pas le premier mais au contraire l’approfondit et l’élucide, le dégoût du simple désigne un effroi face à l’unique, un éloignement face à la chose même : le goût de la complication exprimant d’abord un besoin de la duplication nécessaire à l’assomption en dérobade d’un réel dont l’unicité crue et instintivement pressentie comme indigeste. Ainsi entendu, ce refus du simple permet de comprendre pourquoi les ‘précieuses’ font du ‘chichi’ : moins pour briller dans le monde que pour atténuer la brillance du réel, dont l’éclat les blesse par son intolérable unicité. La chose n’est tolérable que si elle est médiatisée, dédoublée : il n’est rien ici-bas qui puisse se prendre ainsi (…)
Le chichi est (…) en relation avec une angoisse très profonde, qu’on peut décrire sommairement comme l’inquiétude à l’idée qu’en acceptant d’être cela qu’on est on accorde du même coup qu’on n’est que cela. L’unicité implique en effet un triomphe et une humiliation : triomphe à être le seul au monde, humiliation à n’être que ce seul même, ce presque rien, et bientôt plus rien du tout. La préciosité voudrait du triomphe sans humiliation et c’est en quoi elle traduit non pas seulement un goût de la complication, mais plus profondément un dégoût de soi en tant qu’unique."
Clément Rosset, Le réel et son double

"Lors des débats sur l’euthanasie du jeune homme qui demandait qu’on le fasse mourir, pourquoi n’a-t-on pas ‘simplement’ reconnu qu’il s’agissait d’un sujet et non, à cause de son état, d’un objet pris dans le désir d’autrui ? Si sa parole de sujet l’inscrit radicalement comme sujet de désir que l’on respecte et que l’on écoute, il n’y aurait pas eu ‘d’affaire’. Il est pervers qu’au nom du respect du sujet, il ait été traité comme un objet. On a tenu un discours sur le respect de la vie comme si la vie existait en dehors du sujet, comme valeur suprème. On touche à la bio-politique dans laquel le mot vie est à lui-même sa propre cause et sa propre réponse. Dans cette perspective, la vie serait plus importante que le sujet, la vie deviendrait l’objet à défendre, on lui sacrifie le sujet. Cela se retrouve dans tout les débats de bioéthique notamment sur l’avortement. On préfère opposer à ce qui se pose la question : y a-t-il du sujet et quelle est son désir ? les termes pseudo théologiques du respect de la vie, alors qu’il ne devrait y avoir que du respect de l’autre. La vie n’est pas une valeur en soi : pendant des siécles les gens ont considéré que la Patrie, Dieu, l’Honneur étaient plus importants que la vie ; l’histoire des humains est celle d’un refus de faire de la vie au sens naturel, la valeur suprème."
Marie-José Mondzain, in L’hypothèse de la liberté des regards », propos recueillis par JP Klein, pour Art et Thérapie » n°88-89

"Quelque chose d’essentiel dans le destin du regard se joue dans le rapport que nous entretenons avec les morts (cf par exemple la question de la figurabilité visible de la Shoah). Cela concerne notre rapport à l’absence, à la séparation, à la mort.(…) À partir du moment où la question du regard est mise en relation avec la mortalité, avec la mort, avec nos morts (mémoire), alors la question de la vie du regard, de la vie qui se joue dans le ‘vivre ensemble’ revient à accepter de recevoir la vie de nos morts et c’est cela le plus difficile."
ibidem

"L’art consiste-t-il à fabriquer des choses vivantes, comme l’illustre le geste de Pygmalion ou la naissance de Frankenstein ? N’est-il pas plutôt le mode selon lequel la chose inanimée donne la vie, devient le mode sur lequel le monde des choses met en marche du vivant, du vivant dans les regards, du vivant qui fait vivre les regards (…) La naissance de l’art a été associée à toutes les épreuves de séparation, d’absence, du retour des revenants. Tout art est art des revenants, des spectres."
ibidem

"Merleau-Ponty montre bien comment dans la peinture moderne inaugurée par Cézanne, on assiste au surgissement commun du sujet et du monde dans le traitement des regards. Cézanne garde l’expression natures mortes ce qui est très intéressant quant à la question de la nature et de la mort : l’art est une facon d’en finir avec la nature et de travailler avec la mort pour donner la vie."
ibidem

"Le langage s’étend, la pensée se voit."
St Augustin

"Dire que la pensée se voit, c’est distinguer le langage de la parole, (…) si le visible est pensée, c’est qu’il s’adresse à des sujets parlants. Mais, habité par la parole, le visible excède le discours. (…) Je pense qu’une image est habitée par la parole lorsqu’elle construit le silence du sujet parlant à qui elle s’adresse, en attendant de lui une réponse en termes de pensée."
Mondzain, op. cit.

"‘présent’ (…) double sens de don de l’instant (don de ce présent-ci) et d’offrande absolue (don de tout ‘présent’ c’est-à-dire de toute durée)."
Clément Rosset, à propos de Nerval, Le Réel et son double

"Il y a devant l’espèce humaine une double perspective ; d’une part, celle du plaisir violent, de l’horreur et de la mort — exactement celle de la poésie — et, en sens opposé, celle de la science ou du monde réel de l’utilité. Seul, l’utile, le réel, ont un caractère sérieux. Nous ne sommes jamais en droit de lui préférer la séduction : la vérité a des droits sur nous. Elle a même sur nous tous les droits. Pourtant nous pouvons, et nous devons répondre à quelque chose qui, n’étant pas Dieu, est plus forte que tous les droits : cet impossible auquel nous n’accédons qu’oubliant la réalité de tous ces droits, qu’acceptant la disparition."
Georges Bataille, préface à L’Impossible

"[par désespoir] je n’entends pas une disposition d’esprit portée à la mélancolie, tant s’en faut, mais une disposition réfractaire absolument à tout ce qui ressemble à de l’espoir ou de l’attente."
Clément Rosset, Le Principe de cruauté

"De Robert Wälser entre deux emplois, retiré dans une mansarde pour écrire, on disait (ou il disait lui-méme) qu’il vivait princièrement pauvre, et royalement libre."
Paul Nizon, Marcher à l’écriture

"Les livres descendent des livres comme les familles des familles. Ils ressemblent à leurs parents, comme les petits des hommes ressemblent à leurs parents, cependant ils diffèrent entre eux, comme les enfants diffèrent entre eux ; et ils se révoltent, comme les enfants se révoltent."
Virginia Woolf, La Tour penchée, in L’art du roman

"L’état dépressif tient à la fois du supplice de Sysiphe ( puisqu’il faut chaque matin recommencer tout le travail) et de celui de Tantale (puisque la seule idée qu’on a est de se coucher, mais que lorsqu’on se couche, c’est pire.)"
Clément Rosset, Route de nuit

"Si la lanterne qui éclaire le passé restait attachée dans notre dos, elle ne pourrait guère nous aider à regarder devant nous."
Confucius

"C’est au fond l’erreur mortelle du narcissisme que de vouloir non pas s’aimer soi-même avec excès, mais, tout au contraire, au moment de choisir entre soi-même et son double, de donner la préférence à l’image. Le narcissique souffre de ne pas s’aimer : il n’aime que sa représentation. S’aimer d’amour vrai implique une indifférence à toutes ses propres copies, telles qu'elles peuvent apparaître à autrui et, par le biais d’autrui, si j’y prête trop d’attention, à moi-même. Tel est le misérable secret de Narcisse : une attention exagérée à l’autre. C’est d’ailleurs pourquoi il est incapable d’aimer personne, ni l’autre, ni lui-même, l’amour étant affaire trop importante pour qu’on commette à autrui le soin d’en débattre. Que t’importe si je t’aime disait Goethe, cela ne vaut que si l’on accorde implicitement que l’assentiment d’autrui est aussi facultatif dans l’amour que l’on porte à soi-même : que t’importe si je m’aime ?"
Rosset, ibidem

"Quand — grâce à un effort patient — je me fus peu à peu défait de tout ce qui en moi était superstition, esthétisme, snobisme, enfantillage, etc, je constatai que ma vie ainsi émondée, amendée, dépouillée de parures superflues, était moins critiquable sans doute, mais ne représentait plus grand-chose qui valût d’étre vécu."
Michel Leiris, note de 1950, citée par lui dans "Fibrilles"

"Il n’y a probablement de pensée solide — comme d’ailleurs d’œuvres solides quel qu’en soit le genre, s’agît-il d’une comédie d’opéra-bouffe — que dans le registre de l’impitoyable et du désespoir (désespoir par quoi je n’entends pas une disposition d’esprit portée à la mélancolie, tant s’en faut, mais une disposition réfractaire absolument à tout ce qui ressemble à de l’espoir ou de l’attente."
Clément Rosset, Principe de cruauté

"Le goût de la certitude est souvent associé à un gout de la servitude. Ce goût de la servitude, très étrange mais universellement observable depuis qu’il y a des hommes (...) s’explique probablement moins par une propension incompréhensible à la servitude pour elle-même que par l’espoir du gain d’un peu de certitude obtenue en échange d’un aveu de soumission à l’égard de celui qui déclare se porter garant de la vérité (sans pour autant, il va de soi, en rien révéler)."
Rosset, ibidem

"Le fanatique ne croit lui-même à rien, il croit en revanche en celui ou celle dont il pense confusément qu’ils croient à quelque chose. Ce n’est pas moi qui crois, c’est lui ; et c’est pourquoi je crois en lui, quoi que je ne sache rien de lui ni de ce qu’il sait. Cette croyance par procuration en dit long sur la nature de la crédibilité humaine : rappelant, s’il en était besoin, que celle-ci ne résulte pas d’une propension naturelle à croire, mais bien au contraire d’une totale et intolérable incapacité personnelle à croire en quoi que ce soit."
Rosset, ibidem

"Quand, les mots et les concepts n’ayant quasiment plus rien à voir avec les choses, les actes et les rapports qu’ils désignent, on pourra soit changer ceux-ci sans changer ceux-là, soit changer les mots tout en laissant choses, actes et rapports inchangés."
Brecht, cité par Badiou, in Le siècle

"La profondeur d’esprit n’a jamais éclairci le monde, mais la clarté d’esprit voit plus profondément en lui."
Arthur Schnitzler cité par Jean Amery, "Par delà"

"Rien n’arrive ni comme on l’espère ni comme on le craint"
Marcel Proust
commentaire d’Amery :
"Non pas parce que, comme on dit, la réalité dépasse la fiction (ce n’est pas une question de quantité) mais parce que c’est la réalité et non plus l’évènement imaginé."
Amery, ibidem

"Je suis juif du simple fait que mon entourage ne me définit pas expressément comme non-juif. Être quelque chose peut signifier que l’on n’est pas quelque chose d’autre. En tant que non-non-juif, je suis juif, je dois l’être et je dois vouloir l’être. Ainsi moi aussi suis-je précisément et avant tout ce que je ne suis pas, parce que je ne l’étais pas avant de le devenir : un juif."
Amery, ibidem

"Ce n’est pas parce qu’il m’est devenu difficile d’être un être humain que je suis devenu un être humain."
Amery, ibidem

"Pour comprendre les choses, il faut les voir en train de se développer."
Aristote, Politique

"Lourd est le poids de malheur, plus lourd encore le bonheur."
Hölderlin, Le Rhin

"La mort n’est donc rien pour nous ; tant que nous sommes là nous-mêmes, la mort n’y est pas et, quand la mort est là, nous n’y sommes plus."
Épicure, Lettre à Ménécée

"Entre les acteurs et le public n’existe qu’une différence de situation et non pas une différence fondamentale"
Peter Brook, L’espace vide

"Aristote avait dit : ‘Sentir qu’on vit est un plaisir.’ Mais vivre, c’est précisément sentir. Il faudrait donc dire : ‘Sentir qu’on sent est un plaisir.’ Il y a pour Épicure une sorte de prise de conscience par lui-même de l’être sentant, qui est précisément le plaisir philosophique, le plaisir pur d’exister."
La philosophie du plaisir, Pierre Hadot

"Plus on regarde un mort de près, plus il vous regarde de loin."
Karl Kraus

"Il faut du temps pour que ce que nous apprenons devienne notre nature."
Aristote

"Nous avons entendu quand nous faisons partie de ce qui est dit."
Heidegger

"Le regard est la dernière goutte au fond de l’homme."
Walter Benjamin, Sens unique

"Je cueille des fleurs au bord du minimum existentiel."
Walter Benjamin, Correspondance

"Et ce ne sont plus des sons ou des sens qui sortent, plus des paroles, mais des CORPS."
Antonin Artaud

"Dire quelque chose en son nom propre, c’est très curieux ; car ce n’est pas du tout au moment où l’on se prend pour un moi, une personne, ou un sujet, qu’on parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre à l’issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation... On parle du fond de ce qu’on ne sait pas, du fond de son propre sous-développement à soi. On est devenu un ensemble de singularités lâchées, des noms, des prénoms, des ongles, des choses, des animaux, des petits évènements : le contraire d’une vedette."
Gilles Deleuze

"Peut-être que le mode de vie des sans-abri est le seul aspect de la pauvreté que la fiction peut prendre en compte. La vérité révélée de la fiction est parfois une vérité plus forte qu’un fait trop terrible pour qu’on puisse vraiment le comprendre. Il est facile de considérer l’indigence comme un phénomène entièrement indépendant de notre propre mode de vie. L’empathie nécessaire du roman constitue peut-être l’une des seules voies d’accès à la compréhension d’un tel phénomène."
Robert Mc Liam Wilson, Les dépossédés

"Un petit garçon a (...) essayé de me vendre pour deux livres (2£) la photo en couleur d’un footballeur écossais. Quand j’ai refusé, il m’a proposé de me raconter une blague pour cinquante pence. Je l’ai payé, c’était une mauvaise blague, bien grasse. Malgré mes plaintes, il ne m’a pas remboursé. J’allais le photographier quand il m’a dit que ça me coûterait cinq billets, je lui ai demandé de s’en aller. Il m’a dit qu’il s’en irait contre une livre (1£). J’étais si fatigué que je lui ai donné un billet d’une livre (1£)."
Donovan Wylie (co-auteur photographe), Les dépossédés

"Rien ne semble plus dérisoire aux yeux de Benjamin que l’optimisme des partis bourgeois et de la social-démocratie, dont le programme politique n’est qu’un ‘mauvais poème de printemps’. Contre cet ‘optimisme sans conscience’, cet ‘optimisme de dilettantes’ inspiré par l’idéologie du progrès linéaire, il découvre dans le pessimisme le point de convergence effectif entre surréalisme et communisme. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas d’un sentiment contemplatif, mais d’un pessimisme actif, ‘organisé’, pratique, tendu entièrement vers l’objectif d’empêcher, par tous les moyens possibles, l’avènement du pire. (...) Ce pessimisme se manifeste chez Benjamin, comme chez Blanqui ou Péguy, par une sorte de ‘mélancolie révolutionnaire’, qui traduit le sentiment de la récurrence du désastre, la crainte d’un éternel retour des défaites."
Michaël Löwy, "Walter Benjamin, avertissement d’incendie" 

"Dieu est absent, et la tâche messianique est entièrement dévolue aux générations humaines. — Le seul messie possible est collectif : c’est l’humanité elle-même — plus précisément (...) l’humanité opprimée. (...) L’exigence qui vient du passé : il n’y aura pas de rédemption pour la génération présente si elle fait bon marché de cette revendication (Anspruch) des victimes de l’histoire."
Michaël Löwy, ibidem

"Le rapport entre aujourd’hui et hier n’est pas unilatéral : dans un processus éminemment dialectique, le présent éclaire le passé, et le passé éclairé devient une force au présent."
Michaël Löwy, ibidem

"Nous demandons à ceux qui viendront après nous non de la gratitude pour nos victoires mais la remémoration de nos défaites. Ceci est consolation : la seule consolation qui est donnée à ceux qui n’ont plus l’espoir d’être consolés."
Lettre de Benjamin a Lackner (05/05/1940), citée par Löwy, ibidem

"Toute vraie occasion est un hapax [du grec ‘hapax’, une seule fois], c’est-à-dire qu’elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de ‘seconde fois’."
Jankélévitch, Je-ne-sais-quoi

"(...) ces êtres qui ne sont occupés que de leur pensée et qu’effectivement seule leur pensée fait exister entrent peu à peu dans un isolement total, dans lequel ils pensent leur pensée et l’intensifient et ignorent tout ce qui est à l’extérieur de leur pensée jusqu’au moment ou ils sont écrasés et étouffés et anéantis par cette passion."
Bernhardt, Mange-pas-cher

"Le texte veut être compris, moi je veux comprendre."
Rainald Goetz

"Plus c’est intelligent, plus c’est bête."
Gombrowicz

"L’être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience."
Merleau-Ponty

"Il y a bien plus qu’une analogie entre une nature qui meurt de tous ses maillons brisés dans la grande chaîne des êtres et cette parole qui n’a jamais eu d’autre vœu que de faire des mots une totalité signifiante pour une Terre habitable."
Yves Bonnefoy

"[L’œuvre] donne voix, en l’homme, à ce qui ne parle pas, à l’innommable, à l’inhumain, à ce qui est sans vérité, sans justice, sans droits, là où l’homme ne se reconnaît pas (...)"
Blanchot, L’espace littéraire

"Parmi nos articles de quincaillerie paresseux, voici le robinet qui s’arrête de couler lorsqu’on ne l’écoute pas."
Tristan Tzara

"Le réel est un piège qui ne prend personne par surprise. Mais l’esprit des hommes est ainsi fait que ceux-ci s’estiment presque toujours trahis et pris de court par une réalité qui s’était pourtant annoncée à l’avance et en toutes lettres. C’est, bien souvent, le sentiment d’être trompé qui est trompeur. La nature des choses consiste en les choses, et en elle seules. Il n’est, il n’a jamais été ni ne sera jamais de présence que du présent. La saveur de l’existence est celle du temps qui passe et change, du non-fixe, du jamais certain, inachevé ; c’est d’ailleurs en cette mouvance que consiste la meilleure et plus sûre permanence de la vie.
(...)
La réalité n’est tolérable que dans la mesure où elle réussit à se faire oublier. Le narcissique souffre de ne pas s’aimer, il n’aime que sa représentation.
(...)
Moins on ce connaît, mieux on se porte.
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Frémir de bons sentiments, c’est bouillir de rage.
(...)
La joie constitue la force par excellence, ne serait-ce que dans la mesure où elle dispense précisément de l’espoir.
(...)
Sois l’ami du présent qui passe, le futur est le passé te seront donnés de surcroît."
Clément Rosset

"Les anges rient, ils dansent la farandole sur les rochers : personne ne se soucie de rien."
Jack Kerouac, Big Sur

"À vrai dire, toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir."
Bergson, Matière et mémoire

"On fait cours sur ce qu’on cherche et pas sur ce qu’on sait."
Deleuze, Pourparlers

"Il faut travailler sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que de s’amuser."
Charles Baudelaire

"La toile doit être une arène où agir. (...)
Je n’essaie jamais de faire une peinture. C’est un hurlement, c’est une nudité, c’est comme un enfant. C’est un tigre en cage."
Karel Appel

"Qu’au fond de l’humain il n’y ait rien d’autre qu’une impossibilité de voir — voilà la Gorgone, dont la vision a transformé l’homme en non-homme. Mais que précisément cette inhumaine impossibilité de voir soit ce qui appelle et interpelle l’humain, l’apostrophe à laquelle l’homme ne peut se dérober — voilà le témoignage, et il n’est rien d’autre. La Gorgone et celui qui l’a vue, le musulman et celui qui témoigne pour lui, c’est un seul regard, une seule impossibilité de voir."
Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz

"Qu’est-ce qu’aimer, sinon vivre ou se sentir vivre ? Il y a dans un quart d’heure de vérité de quoi rendre un sens et une raison d’être à toute une longue vie fantômale."
Jankélévitch, Traité des vertus

"Pour avoir atteint la perception comme ‘la source sacrée’, pour avoir vue la Vie dans le vivant ou le Vivant dans le vécu, le romancier ou le peintre reviennent les yeux rouges, le souffle court."
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?

"En ce point est quelque chose de simple, d’infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire."
Henri Bergson

"Nous vivons tous, et en permanence, des vies parallèles dans des mondes séparés. Le réel, ce sur quoi nous nous accordons pour vivre ensemble, est constitué d’une somme d’expériences très différentes. La part d’imaginaire qui entre, pour chacun, dans la définition de ce réel est telle qu’il faut bien admettre que ce que nous nommons réalité n’est qu’une fiction sociale. (...) Un commissaire de police m’a dit qu’il y avait un nombre de cas plus grand qu’on ne l’imagine de personne qui s’accusent d’un crime qu’elles n’ont jamais commis."
Christoph Hochhaüsler, réalisateur du film ‘L’imposteur’ (Le Monde 10/05/06)

"(...) des romans débiles pour jeunes adultes, des histoires de relations raciales et de divorce, que je n’aime pas mais que je lis tout de même parce que les auteurs ont l’air de désirer si fort qu’on les lise qu’on se sentirait impoli de ne pas le faire."
Russel Banks, De beaux lendemains

"Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre."
Jacques Lacan

"Prends du recul comme un peintre et tu comprendras les malheurs qui m’accablent."
Hécube à Agamemnon, Les Troyennes, Euripide

"La notion essentielle pour la philosophie est celle de la chair, qui n’est pas le corps objectif, qui n’est pas non plus le corps pensé par l’âme (Descartes) comme sien, qui est le sensible au double sens de ce qu’on sent de ce qu’on sent et ce qui se sent."
Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible

"Mozart à toujours eu beaucoup d’ennuis. Il a eu faim, froid, presque tous ses enfants sont morts, sa femme était malade, il n’a connu que des drames... Et il a toujours souri. Dans sa musique et dans sa vie. Alors j’ai essayé de sourire aussi !"
Olivier Messiaen

"La ‘métaphysique de la musique’, comme la magie ou l’arithmologie, perd de vue la fonction des métaphores et la relativité symbolique des symboles. La sonate est comme un raccourci de l’aventure humaine bornée entre mort et naissance. L’Allegro maestoso et l’Adagio, dont Schopenhauer entreprend d’écrire la psychologie métaphysique, sont comme une stylisation des deux tempos du temps vécu, mais ils ne sont pas eux-mêmes ce temps lui-même. (...) Le tout est de s’entendre sur le sens du verbe être et de l’adverbe comme."
Jankélévitch, La Musique et l’Ineffable

"L’artiste rend les gens conscients de ce qu’ils savent, mais qu’ils ne savent pas qu’ils savent."
William Burroughs

"Traverser l’obscurité et laisser une trace de lumière.
La bicyclette qui a une lumière à l’arrière et pas à l’avant.
L’artiste qui mange de l’obscurité et défèque la lumière."
Miquel Barcelò, Carnets d’Afrique

"L’artiste n’a pas de morale, mais il a une moralité."
Roland Barthes

"J’ai eu la chance de pouvoir vivre longtemps dans une assez grande indifférence pour le succès social. Et je me souviens avoir pensé souvent que (...) il était probable et normal que je reste longtemps incompris et inconnu. (...) Je n’ai été inquiet de ces choses que très tardivement, peut-être par un effet de l’âge, et surtout à travers l’inquiétude affectueuse qu’elles suscitaient chez des personnes qui m’étaient chères et devant qui j’avais souci de faire bonne figure."
Pierre Bourdieu, Esquisses

"Les tics et les trucs"
Bourdieu, ibidem

"Conviction intime que ma tâche de sociologue qui ne m’apparaissait ni comme un don ni comme un dû, ni davantage comme une (trop grandiloquente) ’mission’, était sans aucun doute un privilège impliquant en retour un devoir."
Bourdieu, ibidem

"‘Prendre le point de vue de l’auteur’ comme disait Flaubert, c’est à dire (se) mettre en pensée à la place que, écrivain ou peintre aussi bien qu’ouvrier ou employé de bureau, il occupait dans le monde social : le sentiment d’appréhender une œuvre et une vie dans le mouvement nécessaire de sa réalisation et d’être ainsi en mesure de m’en donner une appropriation active, sympraxie plutôt que sympathie, tournée elle-même vers la création et l’action."
Bourdieu, ibidem

"Une occasion de tourner le dos à l’homme qu’il est et de devenir l’homme qu’il pourrait être est passée. Je suis moi, pense-t-il désespérément, enchaîné à moi-même, jusqu’au jour de ma mort."
Coetzee, Le maître de Pétersbourg

"Il connaît le mot JE, mais tandis qu’il le contemple, le mot devient aussi énigmatique qu’un rocher au milieu d’un désert."
Coetzee, ibidem

"Si tu es doué du pouvoir d’écrire (...) garde à l’esprit la source de ce pouvoir. Tu écris parce que ton enfance a été solitaire, parce que tu n’as pas été aimé.(...) Tu as choisi de ne pas être aimé. (...) Nous n’écrivons pas par plénitude (...), nous écrivons par angoisse, par manque."
Coetzee, ibidem

"Love is not love
Which alters when it alteration finds."
(L’amour n’est pas l’amour
qui s’altère quand il rencontre l’altération - l’altérité ?)
Wiliam Shakespeare, Sonnet 116

"Life is a jest and all things show it.
I thought so once and now I now it."
(La vie est une farce et tout en témoigne
Je le croyais autrefois et maintenant je le sais.)
Épitaphe de John Gray

"On m’a appelé un futilitaire (...) J’erre de ci de là, de lieu en lieu, la plupart du temps à l’intérieur de ma tête (...) Des tas de gens comme nous contemplent le monde mais le monde ne leur rend pas leur regard, c’est là tout le tragique de l’existence (...) Mais maintenant, ici, toi et moi nous nous regardons (...) c’est pour cela que nous existons."
Federman, La flèche du temps