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"J'ai commencé par me demander qui j'étais, parce que je ne suis pas quelqu'un d'autre, puis j'ai répété mentalement, à l'infini, mon véritable nom, jusqu'à ce qu'il perde tout sens, à la suite de quoi il y a eu un grand vide blanc dans lequel je me suis installé sans violence et qui était l'être et le non-être."
JUAN CARLOS ONETTI, Quand plus rien n'aura d'importance.


Aux confins de l'Uruguay, de l'Argentine et du Brésil, Santa Maria et Lavanda, villes soeurs, ont poussé sur les rives opposées du Rio Negro (*). Quoique les deux cités, jadis clinquantes et jalousées, aient longtemps prospéré à moins d'un quart d'heure de bac de distance, elles sont désormais comme deux vieilles filles s'épiant à travers les persiennes, et s'adonnant à des ruminations haineuses sans autre motif que la longueur des jours et la brièveté de la vie.
C'est à proximité de l'embarcadère, sur le Quai des Pêcheurs où m'a mené la rambla nonchalante, que je rencontre en cette fin de journée d'octobre mon unique (et volatil) interlocuteur sanmarinien. M'ayant entendu bafouiller des excuses en exécrable espagnol à l'adresse d'un groupe de nonnes à la recherche du bureau de la "Fraternité Sanmarinienne pour la Défense du Culte Marial", il m'invite à sa table, à la terrasse du Berna. Quoique dégarni, mon hôte parait à peine trente-cinq ans, affichant néanmoins la distance narquoise d'un type qui a surmonté bien des soubresauts de l'Histoire — et autant de naufrages personnels. Vif et mince, il habite un costume de bonne coupe en laine grise, rehaussé d'une chemise blanche et d'une cravate de soie bordeaux. De grands yeux myopes un peu exorbités, qu'agrandissent encore de considérables lunettes à montures épaisses et noires, lui donnent un air vaguement comique de batracien béat. Il boit du vin rouge, dont il a commandé une seconde bouteille afin que nous trinquions "aux femmes et à leurs amants". Après cette brève entrée en matière, nous fumons un moment en silence, nous contentant d'observer les formes floues de Lavanda embrumée, les barques de pêche, les peintures d'ornement sur les flancs des camions en transit pour El Rosario et les villages de la côte Nord, puis l'arrivée du bac, théorie de clameurs et de mobylettes rafistolées. Quand cesse le raffut (en partie aspiré par la salle ombreuse du Berna), il s'enquiert aimablement de mes promenades. Je lui avoue m'être égaré dans la Colonie suisse, dans Santa Maria Est. Il laisse entendre un bref ricanement, allume une cigarette, lâche : "Ces gens ne nous servent qu'à dire ce que nous ne sommes pas — un agrégat de positivistes bien-pensants." Le garçon apporte la bouteille commandée.
— Su vino preferido, maestro.
— ¡ Por ùltima vez, Tito, no me llames así !
— A su servicio, don Juan.
Congédié d'un soupir, le garçon s'éclipse. Nous trinquons.
— Vous n'imaginez pas le temps que je consacre aux femmes, me dit-il avec le plus grand sérieux. Le temps est véritablement la preuve décisive qu'elles attendent de nous. Je dépense en amourettes, en prouesses érotiques, une grande partie du temps que je devrais consacrer à écrire.
— Vous êtes écrivain ?
— Journaliste.
— À El Liberal ?
— Vous me voyez gratter pour cette feuille de chou ? Non, mon cher, non : agence Reuter. Journaliste le jour, romancier la nuit. J'alterne les faits et la fiction. Quand je ne mélange pas tout ! Ça devrait être interdit, vous ne croyez pas ?
— Vous-même avez quelque chose d'un personnage de fiction.
— Expliquez-moi ça.
— Votre costume, vos lunettes, une forme de fatigue qui émane de vous, d'indifférence —
— De névrose, dites-le.
— Quels genre de romans écrivez-vous ?
— Exécrable question. Faites un effort, ou je vais rapidement devenir désagréable.
Une nouvelle vague de passagers du bac, rieuse et jacassière, m'empêche d'émettre quelque niaiserie supplémentaire. Il boit à grands traits, franchement, sans cesser de me regarder (ou plus exactement de me scruter), souriant ostensiblement — férocement, me semble-t-il — tandis que je m'agite sur ma chaise.
— Mal à l'aise ?
— Pas toujours à la hauteur de l'impromptu. Ou du regard d'autrui.
— Buvez. (Il me regarde vider mon verre, et le remplit à peine reposé.) Diaz Grey, ça vous dit quelque chose ?
— Il me semble en effet avoir déjà entendu ce nom.
— Entendu, sûrement pas — lu, peut-être.
— Dans un de vos livres ? Vous voulez dire que j'aurais lu, sans le savoir, un de vos —
— Tu ne peux pas l'avoir lu, puisqu'il n'est pas encore publié. (Le passage au tutoiement s'accompagne d'une main posée sur mon avant-bras). Et il ne l'est pas, pour l'excellente raison que je suis en train de l'écrire — peut-être devrais-je dire : que nous sommes en train de l'écrire. La scène se passe à la terrasse du Berna, au tout début des années 50. Le docteur Diaz Grey boit du vin rouge avec un français de passage, dont il ignore jusqu'au nom. Appelons-le Raymond, si tu veux bien.
— Mais nous sommes en 2002, et je ne m'appelle pas vraiment Raymond.
— Fous-nous la paix avec tes "mais" et tes "vraiment". Sais-tu, Raymond, qui as inventé le docteur Diaz Grey ?
— Eh bien, vous, je suppose (et ce disant, je réalise que je ne peux m'empêcher de le vouvoyer).
— Moi ? Moi, je n'invente rien. Ne perds pas de vue, mon cher Raymond, que je suis journaliste. Non, Diaz Grey, comme des centaines d'autres, est l'œuvre de Brausen. Juan Maria Brausen est le fondateur de Santa Maria. Brausen écrit, se sauve d'une vie de petit employé en écrivant — ou en fondant Santa Maria, ce qui revient au même. Dans Le Partage des Eaux, Carpentier prête à son protagoniste cette pensée éblouie : "Je fonde une ville. Il a fondé une ville. Il est possible de conjuguer un tel verbe." Brausen a fondé, inventé, écrit Santa Maria, et m'a inventé moi, personnage et chroniqueur de cette ville. J'écris le livre dans lequel écrit Brausen, mais je le fais en journaliste. Je vis des vies, et j'en témoigne.
— Mais Diaz Grey, lui, est médecin.
— C'est du moins ce que prétend Brausen. Diaz Grey lui-même n'en est qu'à moitié convaincu.
— En somme, il est ce qu'il est, sans croire qu'il l'est, et sans que vous-même vous risquiez à le certifier.
— Son incrédulité est toute ironie. Diaz Grey n'est ce qu'il est qu'à l'instant où il l'est — ce qu'on appelle un personnage, en somme. (Il claque brusquement des doigts.) Je crois que je tiens le début, Raymond. (Il ferme les yeux, peint les mots dans l'air.) "Des fenêtres du cabinet du médecin on pouvait voir la place : les voitures, l'église, le club, la coopérative, la pharmacie, la pâtisserie, la statue, les arbres, les enfants au teint sombre et pieds nus, les hommes blonds pressés. On voyait des gens par groupes qui grossissaient et rapetissaient, plus bas, près du quai blanc de soleil, la longue forme blanche et noire du bac, entouré d'écume et de reflets auxquels la distance donnait la forme d'excroissances. L'embarcation approchait lentement du quai, sans tanguer ni rouler, comme si son fond plat avait glissé sur une surface solide et bien graissée. Entendant frapper quelques coups patients à la porte, Diaz Grey s'éloigna de la fenêtre." (Il rouvre les yeux, hoche la tête, balaie soudainement les phrases comme on chasse des mouches.) Mais peut-être je me trompe. Peut-être Diaz Grey continue-t-il de nous observer, ajoute-t-il en surprenant mon coup d'oeil furtif du côté de la rambla qui monte vers la place.
Il est de toute évidence enchanté de ma confusion, porte un toast silencieux à trois jeunes beautés en promenade sur le quai, et boit joyeusement.
— A quoi bon inventer des villes, dis-je, dans un monde condamné à devenir une seule et infinie gigapole.
— Infinie, vraiment ?
— La Terre n'est-elle pas ronde ?
— La littérature est elle-même comme une ville infinie. Un dédale d'existences dont nous autres écrivains sommes les arpenteurs — et les prisonniers. Mais peu importe la prison dès l'instant que tu jouis de l'espace nécessaire pour penser, arpenter, t'égarer, rencontrer des femmes et leur consacrer ton temps, rêver des livres que tu n'écriras pas, des renversements de dictatures que tu ne fêteras pas, et de la paix que tu ne connaîtras jamais.
— Aucune dictature n'est éternelle.
— Sauf pour les morts, mon cher Raymond.
— Mais vous êtes vivant, non ?
— Que penses-tu de ma fin ? : "Il y a dans cette ville un cimetière marin plus beau que le poème. Et il y a, il y avait ou il y eut, entre la verdure et l'eau, une tombe sur la pierre de laquelle on a gravé le nom de ma famille. Bientôt, par quelque affreuse journée d'août, journée de pluie, de froid et de vent, j'irai l'occuper aux côtés de je ne sais quels voisins. La dalle ne protège pas totalement contre la pluie et, en plus, comme cela a été écrit, il pleuvra toujours."
Sans attendre ma réaction (encore moins sans doute mon jugement), il se lève d'un bloc, me serre brièvement la main, et me plante là, manifestement pressé d'aller rejoindre quelque être humain plus stimulant (et moins masculin, sans doute) qu'un touriste français, terne et gauche, tout juste bon à boire le vin qu'on lui offre. Deux heures plus tard, sur la Vieille Place, au pied de la statue équestre érigée en son centre, avec son socle blanchâtre et sa plaque rongée de vert-de-gris où se devine encore l'inscription laconique "Brausen, fondateur", je tourne mes regards vers les façades fatiguées des demeures jadis prestigieuses, à l'affût du moindre mouvement derrière les fenêtres obturées de persiennes aux couleurs passées, me berçant comme d'un mantra, d'une ritournelle magique, de l'avertissement d'Héraclite : "Si tu n'espères pas, il ne t'arrivera pas l'inespéré".

Montevideo, octobre 2002


(*) : Ceci, à l'intention des "géographes pervertis" — qu'égayera sans doute cette autre indication d'un poète cartographe, selon lequel ce Yoknapatawpha sud-américain serait situé "cinq centimètres au-dessous de l'équateur", sur la bande orientale du Rio de la Plata, près de El Rosario…