| jazz poems - 2011 |

 

 500 FilmsNoirsPochette300 85

Voix et quartet de jazz.
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"Parfois tard dans la nuit, (…) la ville semble s'arrêter et soupirer. (…)
Ces nuits-là, vous traversez une rue (…) et pendant quelques minutes dorées, il n'y a pas de voiture, et même le bourdonnement de la circulation lointaine reflue, vous regardez les matériaux qui vous entourent, la chaussée, les lampadaires et les fenêtres et, si vous écoutez bien, vous entendrez peut-être les fantômes des histoires qu'on chuchote.
Il y a de la magie dans tout cela, une magie impalpable, qui se dissipe pour un rien.
C'est à ces moments-là que vous avez le sentiment d'être en présence d'une entité plus vaste que vous. Et tel est bien le cas. En effet, alors que vous regardez à la lisière de votre champ visuel éclairé, vous apercevez les immeubles et les rues où cent mille, un million, dix millions d'histoires sombres, aussi vivaces et complexes que la vôtre, résident.
Le divin ne va jamais plus loin que ça."

Robert Mc Liam Wilson, Eureka Street, 10/18, 1999, p 300.


SHOOTING

action
bouffée de THC dans le sang des histoires
dans le sens de l'Histoire
romans noirs pour salles obscures
sombres affaires de dames et d'âmes damnées
un flic avance à tâtons dans le noir
prenez des notes les mecs

viandes écloses camaïeux chair
tango valdingue dérouillée bête à deux dos
ça geint ça craint ça crie ou oui ou non
ça gémit en dedans
le désespoir ça me connaît
ça grimpe aux rideaux puis ça tombe de haut
tire mais tire bon dieu

la berline revient par le côté gauche du cadre
bad side bad guys bad trip
gaffe au tireur embusqué gaffe aux plans de coupe
c'est l'histoire d'un chef et c'est l'histoire d'une chatte
la chatte joue la matrone et le chef pose au sphinx
coup de foudre coups de griffes coups de feu ça chauffe au rayon literie
les années à venir vont être formidables
il n'y aura pas d'année à venir pour toi pas une seule
l'argent par les fenêtres les gens par pertes et profits
l'inspecteur est à cran la loi aux abonnés absents

femme létale arme fatale
baiser contondant toute langue dehors
langue des mâles femme dédale
à bouche m'en veux-tu alanguie décousue
tu es aussi romantique qu'une paire de menottes
tu ne dis jamais de choses gentilles
femme métal alarme blanche
lame qui luit dans le rai de lumière basse tension
la boutonnière cède ou saigne
dans tous les cas le métier qui veut ça

avez-vous jamais vu une chose pareille
ça cogne et ça dézingue ça entourloupe ça désire
ça dégouline de fric et ça ne veut plus mourir
des mères en noir des pères en noir et blanc
enterrements de faux-frères sous le regard des flics
tu peux rentrer chez toi
garde ton nez propre et ne quitte pas la ville
photographiez cette femme son regard en dit long
et ces manteaux bien raides la vapeur des haleines
tapez du pied sous le siège
faites-vous une fleur mourez

actionnez les manettes les grues les
machines à fumée
faux brouillard faux crachin pour fausse
piste en nuit américaine
tu sais que tu ne crois pas mais tu crois que tu sais
sauf qu'il n'y a comme toujours rien à savoir
rien à savoir et tout à croire
il faut réfléchir
réfléchissons
une femme est une femme est une femme
le film te montre ce qu'il y a à voir
et décide pour toi ce qu'il convient de croire
Dieu inventa la femme pour qui fut inventé le cinéma
elle était là par terre comme elle est là
je passais et je l'ai vue couchée dans le fossé
comme elle est là
je l'ai pas touchée
j'ai juste jeté mon manteau sur elle pour la recouvrir
maintenant il est plein de sang
et je crois bien qu'il est fichu

nous sommes raides il nous faut un peu de pèze pour foutre le camp
non c'est trop risqué il m'en reste un peu
assez pour nous permettre de partir
combien as-tu
dans les vingt dollars
et nous irons jusqu'où avec ça
toujours assez loin
ôte-toi de là
c'est une requête
non c'est un ordre
pourquoi tu pleures
pour rien
enfin pour tout
es-tu facile à vivre
non
tu crois que nous arriverons à nous entendre
non

brisez-moi le cœur frappez cognez n'hésitez pas
je vous choque pas vrai
non mais quand j'aurai envie de me scandaliser je saurai où m'adresser
foule aux abois beaucoup de bêtes peu de belles
les héros sont trafiqués l'inspecteur sent le fauve
la bouche au plus près de son oreille sa nuque dans la main
est-ce que je vais mourir
si je disais que tu vas vivre cent ans tu me traiterais de menteur
dites-lui quelque chose n'importe quoi qu'est-ce qu'elle a dit
je ne veux pas mourir

coupez


DARK LADY

la ville faseye dans la touffeur carboniquée
une sirène va s'en va va va s'en va
un sourire de fille tombe des nues
fumées de cigarettes à l'assaut des trompe-l'œil
il ne se passe rien voilà qui promet le pire

suivons voir ce costard d'homme ordinaire
quoique fripé trop élégant pour le rôle
les trottoirs fument les jupes volent
le travelling est tellement bien fait qu'on ne le voit pas
la musique nous prévient qu'il faut s'attendre à quelque chose

voici la boite de strip-tease qu'on s'doutait bien qu'on attendait
les filles sont comme dans les films
triées sur le volet et consentantes
nibards tranquillement dardés sur l'infini
corps spongieux philosophiques
dotés d'une élasticité peu kantienne
appelons l'une Karine l'autre Julie
Karine du Minnesota Julie née à trois blocs de là
feront mine de se disputer le fripé aussi longtemps
qu'il n'aura pas opté pour une marque de champagne
à bout de souffle mieux vaut rouiller que dérouiller

phares dans la brume
limousine princière dans quartier plébéien
la portière s'ouvre sur une cheville de femme lacée de cuir
escarpins d'équilibriste

elle porte une robe de soie noire très simple
toute droite qui moule ses formes admirables
son épaisse chevelure noire brille comme du verre
pas un seul bijou pas même une bague
mais des gardénias dans les cheveux
miséricorde crie dans le silence une voix anonyme et épouvantée

close up sur le fripé au bar en compagnie d'une veuve Clicquot
douce Karine sexy Julie se sont évaporées 'vec les premières bulles
le temps passe quand il y pense
sur la petite scène en forme de coeur
une fausse blonde effeuille son dossier gynécologique
un gant de pécari beurre frais se pose sur le triceps du bullâtre
comment la trouvez-vous
demande la bouche incendiaire qui concède une seconde phrase d'mandant du feu
Jésus ça sent l'sapin

Lady Fatale affiche une mine de migraineuse
une fille comme une chambre d'hôtel vide aux volets clos
ténébreuse et hostile qui suinte le danger
une fille comme un flingue abandonné
sur un lit non défait près d'une valise fermée
le fripé regarde le flingue et c'est elle qu'il voit
tu vas le faire pour moi n'est-ce pas
lui dit la fille-flingue
pour me prouver que tu m'aimes
si tu le fais je serai libre d'être à toi
il ramasse le flingue empoigne la valoche et dit
ça pour être libre tu le seras

le fripé n'habite pas son histoire
il la traverse il la regarde s'effilocher
route de nuit déserte
le temps défile sur le bas-côté
désert de banlieue sans fin
vie délavée qui s'évapore d'une gorge de femme
les hommes sont des faiblards soupire Dark Lady
du muscle mais pas de nerfs
j'épouserai un nabab je n'ai que l'embarras du choix
tu seras mon chauffeur au costar fripé
tu me déposeras chez mon amant puis tu monteras
la garde devant la porte de l'immeuble
à vos ordres Madame

Too Late for Tears
à l'affût du naufrage le fripé guette la lame de fond
Lady Fatale le pousse à l'eau il boit la tasse il surnage
Kiss Me Deadly la vie fait rage
tempête en eaux troubles Force of Evil
le fripé se noie dans son verre perdu Body and Soul
il se dissout comme un glaçon
my heart is sad and lonely
for you I cry
à quoi tu penses Darling
je pense à toutes ces années à toutes ces années à toutes
ces années à toutes ces toutes
à chacune de toutes et à chaque jour de chaque
je pense à chaque heure de chaque jour
à chaque seconde et à chaque soupir
à chaque battement de paupière
tout ce temps bu et sué et chialé et rebu
temps d'ôter une robe et de la renfiler

je pense à vous les hommes
à votre dette mortelle envers les femmes
je pense à toi chéri et à ta dette mortelle
ta dette et toi vous ne faites qu'un
tu es une dette je suis un flingue
valise close lit non défait
dans la piaule vide
aux volets clos
you pay or you die
die or pay
die or die
(and pay)


DEATH WILL COME
En rebond de l'ultime poème de Cesare Pavese : "La mort viendra et elle aura tes yeux"

la mort viendra et elle aura tes seins
la mort aura tes mains la mort aura tes doigts et elle aura ton front
ce sera comme promener son ennui au musée
comme écraser une cigarette comme s'effacer
la mort avec ton style et ton haleine
aura tes ridules ton p'tit sourire en coin

viendra la mort avec
ton con tes cuisses tes genoux
la mort avec tes cernes et tes peaux mortes
dans ta petite robe de secrétaire
la mort épilée lipstickée permanentée
viendra et elle aura tes cheveux teints ton
air las tes escarpins et tes bijoux de fille
je me souviens te souviens-tu je t'avais dit ne m'avais-tu pas dit
ces choses vues et dites que se disent pour voir
les encore vivants les incessamants
la mort sous tes ongles carmin
viendra avec ta voix cassée et elle aura ton rire

la mort saura ce que mourir veut dire
elle viendra avec tes mots et ta barrière de dents
la mort viendra comme ta langue dans ma bouche
soupirera et frémira la mort comme tes éternels regrets tes
regrets éternels
la mort viendra de nulle part comme tu es
venue et s'en retournera de même
avec tes hanches et ton déhanchement
viendra et s'en ira
comme une bouffée de jupe la
parenthèse d'un mollet

la mort viendra et elle aura tes mains
d'un doigt sur mes lèvres me fera taire
aura ta pâleur au réveil
la mort ton front mouillé viendra de fièvre
la mort prendra mon pouls me fermera les yeux
attentive la mort avec ses mains fraîches
viendra les posera sur mon visage sur mes
épaules elle les posera et les reposera
viendra légère et lente
et elle aura
ma peau


THE DAMNED DON'T CRY

volée de mômes crasseux
le quartier anonyme
zone sans nom champ de bataille anus mundi
n'y voit goutte de midi à minuit
la faute aux murs trop hauts trop proches
murs de briques crasses murs criblés vérolés scarifiés
toujours un carreau pour se briser toujours
un coup bas pour te tomber du ciel
flaque d'huile plaie sale cri non identifié
une fenêtre s'ouvre une autre se referme
la turne dégouline de pleurs rouillés
plaie sombre sur face d'immeuble creusée de gueules et d'
orbites naseaux ouïes
cratères peuplés de femmes fumerolles et d'hommes cendres
pisse surodorante des téteurs de malt

dans l'arrière-boutique du brouhaha mondial
Tirez sur le pianiste tandis qu'il étire sa
pompe à bière tiède

la tête au futur les yeux ailleurs
un jour tu verras un jour un beau jour un de ces jours
désir éperdu de s'arracher à soi
semer l'espérance récolter la nostalgie

Quelque part dans la nuit
une banque une route une femme
la planque plus triste encore qu'un guichet de banque
trou à survie dans quelque nulle part périphérique
cigarettes à la chaîne taule sans matons

tout est de ma faute
si je t'avais épousé il y a trente ans comme je te l'avais promis
rien ne serait arrivé
nous aurions eu des vies toutes différentes
tu ne me crois pas tu n'as pas confiance
je ne demanderai pas mieux que de te croire
eh bien alors crois-moi c'est ce que tu as de mieux à faire
et ce n'est pas difficile

les hommes ont la bougeotte
courent au devant des poings des balles des précipices et des emmerdes
les femmes peaufinent leur nostalgie
se coulent dans l'existence comme dans un bain brûlant
les hommes brûlent les femmes se consument
les enfants se font rares
Bonheur repassera pas les plats


DO YOU LIKE THIS JOB

l'endroit nécessairement sous éclairé
gueules chapeaux fumée postures
grognements borborygmes ricanements soupirs
des mains se posent sur des fronts sur des cartes et sur
des cendriers trop pleins des verres vidés vidés vidés

le flic vient de partir
je lui ai donné des réponses vagues
il a dit qu'il reviendrait les glaçons affolés comme des poissons balancés sur la berge
méfie-toi mon gars
avec tes nerfs de gonzesse tu peux tous nous faire tomber
solitudes à fort contraste
front blanc œil noir
trous de nuit dans faces de lune
si tu fous le camp c'est un trou dans la digue
s'il y a un trou dans la digue l'eau rentre

filles nonchalantes qui veillent à ne montrer
que ce qu'il faut pour s'incruster dans les hémisphères droits
me taperais bien la p'tite rousse 'vec son rire de fontaine
qu'est-ce que tu fais de ta vie
rien
ça ne me donne pas beaucoup de soucis
je n'ai pas à m'inquiéter de perdre ce que j'ai
puisque je n'ai rien à perdre
la musique n'est pas dans la pièce mais dans les têtes
au réel la cacophonie est muette
je voudrais au moins avoir la satisfaction de savoir
ce qui se passe et où nous en sommes
va te faire foutre

sentiment de catastrophe imminente
gamberges prémonitoires
plissent les fronts compriment les plexus
ces mecs ont peur pas un chien ne s'y tromperait
j'te signale qu'on t'attend
j'me couche
eh bien bonne nuit toquard
je me demande où je serai dans dix ans
il n'y a qu'une chose dont je peux être sûr j'aurai dix ans de plus
ce n'est même pas certain je serai peut-être déjà mort
on ne peut pas tout prévoir
on essaie et puis ça marche ou ça ne marche pas
avec moi ça ne marche jamais

quelle heure il est
arrête un peu de mendier l'heure toutes les cinq minutes
fais pas trop le mariole
avec moi vaut mieux pas trop s'y frotter
qu'est-ce qui leur arrive aux gens qui font les marioles avec toi
tu leur donnes à tenir ta moumoute

les filles se lèvent ondulent vers la porte
les baise-en-ville bourrés de make-up
petits papiers pliés bourrés d'illicite
plusieurs façons de se poudrer le nez
comment tu trouves la brune
j'ai promis à sa vieille maman de la reconduire avant l'aube
s'appellerait pas Stanley des fois sa vieille maman
'vec une écurie de gonzesses au bouchon et des boutanches à cent tickets
vos gueules on ne s'entend plus jouer

"un mort en permission" j'ai lu ça quelque part ça te dit quelque chose
ça me rappelle un drôle de type que j'ai connu dans le temps
l'avait les deux poignets couturés
certains mecs sont conçus en même temps qu'est fondue la balle qui les tuera
la balle ou la femme
dites pas de mal des femmes
elles nous manquent plus souvent qu'elles nous tuent
tous les bouquins que j'ai lus sont bourrés de gonzesses qui ne m'ont jamais causé le moindre souci
les filles de papier moi ça me dit rien
il ressemblait à quoi ton drôle de type
comme t'as dit un mort en permission peut-être même en cavale
et qui racontait quoi
j'ai tenté le coup ça a foiré
je vois le genre
les prisons regorgent d'idiots qui se demandent pourquoi ils y sont

changement de décor
la salle de bain trop petite pour trois châssis de concours
trois rails vite faits sur un miroir de poche
regards mouillés gencives gourdes
les filles ont l'habitude
savent qu'il n'en sortira rien de bien mémorable
qu'un ticket pour nulle part et des bleus à l'ego
si tu t'sens seul chéri tu connais l'adresse
tu te prends pour qui sac-à-foutre
si j'me sens seul j'te demande un peu
et rengaine tes chéri tu veux
tu f'rais mieux d'jouer au lieu de perdre ton temps avec cette pisseuse

vous connaissez cette chanson qui fait comme ça
comme quoi
comme ce que je chante là
t'appelles ça chanter
ça raconte quoi
justement ça que j'aimerais savoir
j'crois qu'on peut y aller
t'as vérifié l'outillage
je m'en occupe
les voilà tous debout
un peu plus pâles déglutissant leur fébrilité dans une ultime lampée d'alcool
tu aimes ce job
je fais ce qu'on me dit
c'est ce qu'on est tous censés faire non
quand je commence à travailler le monde devient mon ennemi
une main ramasse un as de pique et l'empoche
fondu au noir


HOLD-UP

Le crime était presque parfait
minuté dessiné impeccablement prémédité
calme inhumain gestes à l'économie précision sobriété
le coup de la décennie pourquoi pas du siècle
de quoi se les rouler à perpétuité
faire défaire refaire les plans de la maison en bord de mer
sa longue baie vitrée ses pilotis ses stores en bois exotique
bruit des glaçons sourire des filles pêche au gros
souper sur la terrasse sur fond de vaguelettes
chiens bonasses
jazz en quadriphonie

La Porte du Diable
les trois caissiers à plat ventre mains sur la nuque
sueurs mêlées en vapes grises buée sur les carreaux
deux secrétaires rangent les liasses dans des sacs de sport
la plus jeune fait entendre de petits sanglots
grand temps de décrocher temps de s'évaporer
chaque geste comme un sac de ciment à transborder
semelles de glu nerfs de coton
l'anesthésie qui gagne endorphine tétanie
on bouge on se réveille on s'casse
portes molles vitres liquides trottoir spongieux

Assurance sur la mort
au loin la sirène attendue l'compte à rebours commence
vous voulez ma photo rentrez chez vous
bouclez-moi ces putains de fenêtres
contact crissement de gomme cramponne le volant
à la place du mort le copilote égrène ses indications
3è à droite 1ère à gauche gaffe au carrefour
ils ont peut-être installé des barrages
passe-moi mon feu
regarde
les gens sortent du cinoche et viennent reprendre leur voiture
sans doute un film qui vient de finir
quelle veine


BLACK HOLE

le p'tit rouleur de caisse
porteur de poisse du quartier des docks
en fait tellement dans le genre filoutage
coups fourrés
qu'il s'emmêle les pinceaux sur mon palier
combien de fois faudra-t-il te le dire pauvre buse
j'ai mithridatisé le malheur à coups de brûlures de cigarette et de doigts dans les yeux
sans compter que j'ai toujours sur moi une ou deux blagues pour juguler le blues
va donc voir ailleurs si j'y suis
ce qui soit dit en passant n'est précisément pas la chose à dire à un porteur de poisse
car il vous revient invariablement porteur de la pire nouvelle
là où je t'ai vu m'apprend-t-il tu n'avais plus le cœur à la blague
t'ai-je dit quelque chose
non car tu es revenu au temps du cinéma muet
tu communiques par intertitres
viens ô nuit apportant ton bandeau
  couvre l’oeil insensible du jour compatissant
et de ta main invisible et sanglante déchire et mets en pièces le lien puissant qui me rend pâle
tu lis Shakespeare petit singe
et je le blues(e) par cœur
la lumière s’obscurcit
et déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu’il habite
les honnêtes habitués du jour commencent à languir et à s’assoupir
tandis que les noirs agents de la nuit se lèvent pour saisir leur proie

à ce qu'on dit ici ou là tu aurais tué
ton père couché avec ta mère
ben mon cochon
en voilà du propre
en voilà un trou noir

je rencontre François Truffaut au détour d'un rêve
lui demande s'il connaît l'adresse d'Alfred Hitchcock
demande-la donc au plus con des suisses prochinois
fumons une cigarette flânons causons
sommes pas d'accord sur l'identité du coupable
notre discussion est interrompue par un commando
de matons de curés et de juges venus
lui annoncer son exécution imminente
ah nuage de ténèbres se lamente Sophocle
nuage abominable qui t'étend sur moi immense irrésistible écrasant
ah comme je sens pénétrer en moi tout ensemble
et l'aiguillon de mes blessures et le souvenir de mes maux

retour du petit casse-pieds qui m'a vu jure-t-il
fourrer mon nez où que j'aurais pas dû
m'a quitté prétend-il en very moche posture
nez plié et des trous dans le sourire
mâchoire en pièces détachées pommette all'arrabbiata

l'enquête est au point mort le client râle
je suis vanné je ne suis pas
où je devrais
pas davantage où je crois être
j'aimerais revoir Truffaut
bouger causer penser sentir sous son regard de montreur d'hommes
j'aimerais je m'y vois nous y vois
devisons sans hâte au crépuscule
on devrait toujours faire des films comme on cuisine pour des amis
verre à la main musique et pensée vagabonde
viendra la nuit fleuve épais
dans la fente du monde
sous sa jupe d'étoiles
s'y endormir comme on se noie


DEAD-END

fin des fins en finir une bonne fois avec
les commencements
rien ne commence jamais
je suis tu
es nous finissons des types finis
finitions impeccables
cette finitude infinie cette nitude ni
faite ni à faire
bout de bidoche sur fond d'idées reçues
l'homme dans sa splendeur hominienne
hominitude vicissitudes finissitude
étude du vice
vitons vidons tudons

le fin des fins c'est la
fausse fin la fin qui se
refuse fait des manières
fausse sortie
pas si vite pas si
vite fait bien fait trois petits tours trois petits
trous et puis s'en vont
la pellicule à fleur de peau l'cinéma des tudeurs
cinéma qu'ils se font quand il te font
la peau

le héros trébuche sur une promesse à cinq zéros
l'héroïne se pique de vague à l'âme
Angel Face aux bras troués
fignole son maquillage pour la grande scène finale
grandeur et décadence descente aux enfers recette connue
montagnes russes du devenir
une telle envie de chuter d'expier d'expirer
telle envie d'en finir à peine commencé
l'aveuglement avant la faute la connerie en guise de destin
pour finir j'en r'prendrais bien un p'tit quart d'heure
qu'est-ce que tu veux à la fin
je voudrais n'en jamais finir
lutte finale éternelle ou paradis terrestre ou
quoi


THE BIG SLEEP

ci-gît La Soif du mal
phoenix photogénique
la grande affaire non résolue de l'espèce
passant ne l'évoque jamais sans surveiller tes arrières
Le Destin est au tournant mais nul ne sait lequel
il n'existe pas de bons comptes
deux est mélange instable
trois explosion annoncée

ci-gît L'Ombre d'un doute
elle régna sur les salles obscures
sœur aimée de la Double Énigme
elle repose inassouvie
Soupçon Menaces dans la nuit
Un Baiser avant de mourir
puisse-t-elle trouver dans ce bloc de béton immergé
Règlement de comptes et La Grande évasion

ci gisent Les Amants du crime
Les Inconnus dans la ville
L'homme aux abois
Les Forbans de la nuit et Le Maître du gang
experts en fourvoiements et rateurs magistraux
ils ensaignèrent leurs semblables
à l'arme blanche et au 9 mm Parabellum
ami célèbre leurs ouvrages et souviens-toi
de leurs débuts

ci-gît Le Violent et là Le Suspect
celui-ci massacré par ses propres poings
celui-là liquidé par overdose de mauvais sang
Les Mains qui tuent et Les Mirages de la peur
leur offrirent ce Voyage sans retour
puissent-ils divaguer en paix

ci-gît L'Invraisemblable vérité
passant médite son enseignement
la vie brûle comme la foudre
et les mots sont solubles dans le temps
comme l'est le temps dans la pensée

ci gisent La Brigade du suicide
et La Cinquième victime
qui périrent anonymes
et laissèrent peu de regrets
ami rend visage à ces ombres
fais-leur crédit dans tes rêveries

ci-gît La clé de verre en cinq morceaux
glaneur méfie-toi de ces tessons
derrière la porte le mystère reste entier

ci gisent La Cité sans voiles
Les Ruelles du malheur
Le Démon de la chair
et Le démon des armes
flâneur décampe ne te retourne pas
nombreux ceux qui périssent
rares ceux qui triomphent
et ceux-là même s'estimeront lésés

ci gisent La dame du lac
La Dame sans passeport
La Femme à l'écharpe pailletée
La femme au Gardénia
et La femme au portrait
créatures ô combien
qui sont-elles que disent-elles
si tu le peux lis sur leurs lèvres ou
passe ton chemin

ci gisent Les Passagers de la nuit
ami fais-leur un signe
lève le nez constate
salissure sur voie lactée
te voici pour de vrai

ci-gît L'Impitoyable
et ci-gît La Proie
amants du pire morts enlacés
homme sans histoire que distrait
le manège des ambulances et des fourgons mortuaires
ne hurle pas avec les sirènes
doute de toi vivant ou mort
planque tes os guerre à la viande

ci-gît L'impasse tragique
toi qu'on planta comme un cyprès entre deux
rectangles de marbre
tu danseras pour le fou dans le vent de mort
danseras pour les morts dans le vent de folie
pour les vivants et pour les morts
danseras sur les tombes et marqueras le temps