| jazz poems & apostrophes |

(2011-extraits)

 

"Réel et — comment mal dire le contraire ? — le contrepoison."
Samuel Beckett, Mal vu, mal dit.

CHOSES VUES

choses rues choses chues — chut
dans l'oeil tympan gosier fondement fatras foutresque
éjaculé de nulle
part

parties du tout parties de rien
couillonnades sans gonades
grabuge lent — au fait pourquoi si lent
si lent pourtant interminablement
jetées minablement lâchées
dans la mêlée générale
choses allées et venues dans le ressac chosesque
suis voyeur réaliste
ce qui est vu n'est plus à voir
pour mettre en valeur vos mains rien de tel que de beaux seins
quand je te regarde ma belle je me vois voir
me vois voir toi qui me
regarde te regarder

choses sues avant que lues
lues avant que vues
voudrais savoir ce que je vais voir
choses crues même très crues
chose crucrues qu'on aime ou qu'on hue
la chose fut puis elle ne fut plus
des choses se meuvent d'autres sont mues
d'autres encore sont
émues

choses nues
un rhododendron est
un rhododendron est un
rhododendron
l'idiot voit le savant se noie
les choses nues n'ont pas d'dessous
pas deux sous de jugeote
je n'ai pas dit n'ont pas le sou
les choses sont
un point c'est con
la chose nue se monte à cru
se montre à cul
nu

choses pues ou choses tues
putanesque tutu ou
turlute puriste chacun voit comme il veut
choses pues c'est tant mieux choses tues ben tant pis
choses qu'on corvée à merci
à peine vues aussitôt eues
prises d'assaut au saut du lit
choses bues jusqu'à la lie jusqu'à plus soif
choses dues à qui de droit
mais jusqu'à quand hein jusqu'à plus quoi
ce qui est bu n'est plus à boire
chose bue ben
chose due — pas pus compiqué qu'ça

***

PRÉCIPITATION

il pleut je sais
de quoi ça parle flots de bile discours
fleuve il pleut des chiens des pierres des
discordes parole de flaque nom d'un chat
la pluie se noie dans un verre d'eau
à quand l'étincelle qui mettra le feu au lac
au temps des vinyles ne pleut qu'en face b
tout de façade notre accord sonne majeur franc et massif
élection de l'alter ego au suffrage unilatéral
il pleut des bouts de tout pour rien

mettons qu'il pleuve c'est à pleurer
pas si tu lis entre les lignes
voyons nous deux c'est pas seulement
le titre du torchon que lit ta mère en cachette de ton vieux
ça pleut dans l'hlm à verse et quand tu veux tu peux — la preuve par la vie
rongée par tous les bouts — ça fuit de partout mais tu es à l'âge
où on s'en fout pas vrai

  tu t'la coules douce bébé la pluie fait des claquettes moi je suis
claqué la vie pleurniche qu'elle a pas l'temps
qu'elle a pas l'choix qu'elle a pas eu ce qu'y fallait pour en particulier comme
en général
le mode d'emploi est tombé dans le puits notre idylle est à l'eau
un et un font deux verres sales et une bouteille vide
un robinet qui goutte un roman qui renifle
d'amour et d'eau sale de l'eau dans le gaz
sombrons corps et biens dans le lac d'indifférence

l'immense majorité de l'humanité se baigne tous les jours dans le même fleuve
la coupe pleine de toute éternité
sommes liquidés dès l'amniotique trempés essorés
la vie est un torrent poissons dans les deux sens le saumon croise la truite
ne cherchez plus il n'y a ni début ni fin
je pleus tu pleus nous pleuvons ils pleurent
haut bas fragile mais c'est égal
éclats d'éclaboussures tout n'est qu'éclaboussure
la lune dans la flaque la flaque dans
la nuit le ciel le cimetière l'arrosoir abandonné
il pleut de la lune du glas des regrets éternels
cordes pleuvant et nœuds coulants
coupe pleine depuis toujours déjà
précipitations désamoureuses sur lit atmosphérique
cataracte tempête
liquidation

***

JK

jack est un (doctor) sax
téteur de bec & de bibine soufflant solo façon
rollins sur le williamsburg's bridge
blues ou thing atonale déraillante song à boire ritournelle tout y passe trois quatre
même le bouddha s'y colle & même spinoza
les mots ont ceci d'épatant qu'ils vous convoquent
charlie parker & billie holiday en 4 ou 5 syllabes
le poème bon prince fournit décor ramdam scotch & brouillards haschischins

jack est un improvisateur à rallonges
capable d'enivrer n'importe quel standard
ivrogne facétieux gosse perdu siffloteur de romances
& génial si l'on veut c'est-à-dire autogame
& free à faire peur & rouge & sale & ramasseur
de gnons & pétomane mondain
sax dans la tête rêvant à pleins poumons de william thoreau de cabane & d'
eau fraîche dans un club enfumé de nyc
raillant & déraillant plus soucieux d'être pris à la note qu'à la lettre
couacant virtuose kerouacant
sympathie phonétique symphonie pathétique
musique concert d'enfer-s

la petite annonce stipule que jack ne veut pas d'un monde où trimer & suer
& se faire suer
où comme dit vaneigem la garantie
de ne pas mourir de faim s'échange
contre le risque de mourir d'ennui
prends la route ne la rends pas
nous n'en aurons jamais assez
il nous en faudra toujours plus qu'il n'en faut
le compte n'y sera jamais
sommes les jambes & les pieds du monde
sommes le moteur les pneus l'essence & le dessin de pin-up girl
le pégase de la calandre & le klaxon deux-tons
la passagère hilare en bikini rose & le délicieux
joint de colombienne
también

hélas mon pauvre jack les gibets sont dressés la société est aux abois
red necks & wasps te citeront à comparaître devant le tribunal clocharphage
hélas tes pieds en sang tes jambes lourdes & ton sexe esseulé
sans toi le monde n'est qu'une épave mais tu es le seul
le seul à le savoir

pauvre de toi poète errant moine laïque addict aux addictions
finiras lapidé en miettes nu châtré & compissé
que pèseront les marques d'amour reçues à anywhere city
pauvre de toi vieux rêveur démoli à coups de poing & de sarcasmes
vieux gosse ensanglanté sanglotant dans la ville aberrante

jack ne sait qu'écrire & boire & culbuter les filles de pasteurs baptistes
des femmes de p-dg grifferont ses tatouages imaginaires de docker
des maîtresses de critiques le baiseront dans les chiottes des galeries d'art
des bourgeoises alcooliques lui réclameront des haïkus pornos
& les gamines de la fac auront
pense-t-il plus d'un tour dans leur sac
mais personne vraiment
personne dans la salle bondée du village vanguard
personne dans le cœur de jack personne
pour de bon dans le fond du verre & dans le fond tout court
la vie n'a rien d'une caresse
ça saigne s'encroûte ça
s'enkyste & s'écrit

jack a rêvé d'un roman fleuve écrit d'un jet
comme coule l'encre rouge de poignets entaillés
rythme binaire ralentendo groove nocturne avec ou sans
substances bleues
le rouleau sans fin du roman de 'ti jean est maculé de rires & de goudron
la route colle à la langue la langue s'englue d'un rien
quelle langue pour parler en chien errant  pour se taire en lézard
quelle pour s'échauffer en pneu
quelqu'un a dit que jack écrivait des phrases contenant la miette sur l'assiette
l'assiette sur la table la
table dans la maison & la maison
dans le monde
il n'y manque que le son
la musique des choses et le rythme des ombres
les mots se bousculent à la porte du poème
coups de semonce plâtras le poète a fait feu
le mot comme une balle perdue le vers
comme un carnage
poème scène de crime set de jazz
film noir façon pollock parkerisé
partitions de tirets à tout bout de souffle
tonitruant verbal trompetté up tempo
staccatos de sale gosse trépignant
jack se fait drummer de mots dreamer
de phrases
jack footballeur raté fils raté cheminot raté
rateur céleste mec dératé
se fait
la malle

***

BALLADE EN BLEU BLUE

1.
les personnages viennent boiter à heure fixe dans ce club d'éclopés
à défaut de contenu se donner une contenance
coude sur zinc index sur tempe le verre ailleurs
machinalerie trois sous trois secondes de paix factice
tu attends un signe
mine de rien

elle
relève la tête entre deux couplets
fixe à travers toi un point situé très loin derrière
misérable oasis de papier peint recuit par le convecteur électrique
chante jusqu'au silence un amour sans suite
se paume dans la mélodie méandreuse
voix de terre fumante humide
fertilité sonnante suante

refrain
l'jazz écrazz
soupire demi-pause pof
au bord du fleuve salle sale
son tintouin tigidi tsoin tsoin
son tintouin n'est
qu'amarres

2.
sous l'œil tissu forcé d'un
doigt charnu gris pâle
derrière le verre embué
solennelle moue
qui ne dit mot son cou
dépenaillé dans le pull beige
tricoté main le cheveu
long pelliculaire flottant
dessus le cuir luisant strié
de veines hypertendues
et le poil à l'oreille
et le teint pâle fait de
gris rasé de l'avant-veille

seul
il parle en diable long
comme le bras en fou
de parlerie en fait
de pensée il parle à
tort et à revers de
médaille quand il
perd la partie le
voilà qui revient par la
fenêtre et quand il
dit vrai les poules saignent
des gencives alors il se
tait

(refrain)

voisins de coups de barre au coude
à coude au bord du bar
le temps s'endort le temps d'un verre
ou deux ou
le temps s'enferre dans les détails
quel âge as-tu
tu fais vach'ment moins
n'en fais pas trop tu veux

3.
l'humain qui poisse porte la
help help me
crie le zombi
dans l'échancrure de la porte un singe hurleur
voleur de pommes blettes
la récréation est un droit de l'homme
toutes considérations bues et rebues
tintées sans façons par-dessus les têtes
perte de contrôle shabada
des vers comme des slogans
comme des cris de bêtes fauves
nous décollons sans réacteurs sans hélices sans rien
décollons et déconnons
nous ne sommes rien soyons tout
nions que nous sommes nions
qu'on puisse être
l'alcool on le sent passer mais
la vie mais le temps mais les lois illicites
le soir tous les néants sont gris
la même chose camarade puisque rien ne change
ne changeons rien jamais éternisons-nous
cette nana qui chante ne chante pas
elle est chantée par la chanson
laquelle ne m'enchante pas
ce qui se passe ne passe pas
la même chose donc et
finissons-en

(refrain ad lib.)

***

CHER ANONYME

ne veux n'attends ne jouis ne vais
ne touche ne renifle mais
cause toujours tu m'intéresses
cher très cher anonyme

n'irai nulle part n'attends rien
mais que ce rien tout virtuel
ne nous empêche pas de penser
cher anonyme

des types des peuples
jouent à perte tirent à vue
bluff et milices
à perte de vue

vendez vendez
sortez vos échelles de valeurs
les fleurs du temps se fanent en temps réel
ordre de prix ordre des choses
vendez bradez
à touche-touche aux antipodes
les fleurs du mal ne valent pas le mal qu'on se donne

n'espère n'aspire n'inspire
le pire encore à venir
je vide le cache respire
cher très cher anonyme

l'ombre d'eichmann
sur la portée de gideon klein
partout sur tout
l'ombre portée du crime

vendez cédez
cryptez vos serments d'amour
les fleurs au fusil font un joli fond d'écran
rien de plus soft dans le genre gore
vendez jetez
intelligence mise à jour
composition connexion authentification

blesse mais laisse t'inquiète
on s'en passera comme on s'enlace
on se lasse comme c'est classe
cher anonyme

feu william john coltrane
joue comme on pisse le sang
pays des harmoniques
à feu et à sang

***

COUDRE CELUI

coudre à celui qui entre
la chemise de fièvre
il entre il sue
poing à la hanche
coiffé d'alarme et de remords

coudre à celui qui entre
l'ombre brune
coudre à celui
la main tranchée
coudre à qui entre un refrain bête

coudre celui qui entre
avec la bouche
de celui qui se tait
et celui qui se tait
avec le pistolet
mitrailleur tiède

coudre celui avec cela
donner de la pas-vie
comme on file la gale
r'filer mes pantalons
à une absence de jambes

coudre deux jambes
à celui qui entre
coudre mes pantalons au vent
le vent à l'ombre
et l'ombre aux jambes

coudre celui qui entre
à ceux qui l'ont précédé
lesquels
quoiqu'eux-mêmes précédés
ne pensaient précéder quiconque