Quels abîmes de silence les tonitruantes parades de cette fin de siècle, travestissements "kitsch" de l'Histoire, s'acharnent-elles à emmurer ?


2006

Concert parlant
1 chanteuse, 1 diseur, quartet acoustique et ordinateur.

je m'appelle

 

"Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner du lieu où il se tient immobile. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d'évènements, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessament vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès." WALTER BENJAMIN, 9è thèse Sur le Concept d'Histoire.

Quoiqu'elles se présentent sous la forme de notations lapidaires, les "Dix-huit thèses sur l'histoire" du penseur berlinois Walter Benjamin (1892-1940) ont durablement marqué les esprits et les travaux de philosophie politique. Proche de l'école de Francfort, fortement lié avec des personnalités aussi dissemblables que Brecht et Scholem, matérialiste historique nourri de théologie, Benjamin opère en penseur inclassable, capable d'affoler la dialectique marxiste à "bonds de tigre".

La thèse la plus fameuse est sans aucun doute la neuvième, qui consiste en un commentaire d'un tableau de Paul Klee, une petite aquarelle peinte en 1920, (que Benjamin acquit peu de temps après), intitulée "Angelus Novus". (cf texte intégral reproduit ci-dessus). D'apparence anodine, cette interprêtation du tableau de Klee (l'un des quelques cinquante anges qu'il ait peints dans ces années-là) propose, à la lire de près, une contestation radicale de l'historicisme et du positivisme prévalant à l'époque (comme d'ailleurs sans doute, aujourd'hui, ce qui en fait toute l'actualité) : réfutation de la notion de "progrès historique" (démentie de manière flagrante et tragique par l'avènement du nazisme et l'extermination des juifs d'Europe), et critique d'une histoire se présentant à nous comme "une suite d'évènements", consacrant les victoires des vainqueurs de l'histoire, et participant donc d'une logique de l'évolution inéluctable des choses, donnée pour "naturelle", ou "vérifiée par les faits", quand elle n'est somme toute que ratification a posteriori de la pensée et des desseins dominants.

La révolution, nous dit Benjamin, se fait en regardant, non vers l'avenir chimérique, mais vers le passé, c'est-à-dire vers les vaincus d'hier, annonciateurs de la catastrophe permanente que constitue l'histoire de l'humanité, afin de mobiliser ce qu'il appelle la "faible force messianique", présente en toute génération. L'ange de l'histoire sait que le passé n'est pas passé, que le passé perdure et que "même les morts ne sont pas en sécurité". Le passé n'a disparu qu'en apparence et se répète en s'aggravant des progrès de la technique et de la science (ceux-ci bien réels) qui permettent par exemple de passer d'un type de tuerie artisanale à une extermination industrielle. (Du point de vue technique la "'solution finale", c'est le génocide arménien plus le réseau ferré et le zyklon B : productivité multipliée par six.)

Cette jaserie jazzique n'a pas pour projet de produire un nième commentaire du commentaire de Benjamin. Elle s'offre à voir et à écouter comme une parabole ouverte, plus questionneuse que disserteuse.

Cabaret onirique, opéra "chaosmique", elle se déploie au point de jonction de deux fables fameuses (et de leurs nombreuses fables cousines) : L'Ange Bleu (1930 - Sternberg, d'après Heinrich Mann) et Peter Schlemil (1814 - Adalbert von Chamisso). Du point de vue musical, la tension entre instruments acoustiques (sax, clarinette) - voire traditionnels (cornemuse) - et machines électroniques (samplers, séquenceurs, etc. . .) fait écho à la tension de la pensée benjamninienne entre le passé (la tradition, la catastrophe) et le futur (abstraction, tempête du progrès). La manipulation d'objets sonores en temps réel, en interaction constante avec les acteurs de la fable et le quartet d'instrumentistes nous a paru particulièrement adéquate pour nourrir ce théâtre de rêve. L'ordinateur, doté d'éléments d'écoute, interagit souvent de manière autonome. L'ensemble produit un univers sonore où éléments acoustiques et électroniques se complètent et se mélangent.

L'action dramatique, le verbe, le chant adviennent dans le berceau de l'orchestre, lequel est partie intégrante des fragments narratifs, et de la poétique, de la même façon que les mots et les gestes participent de la dimension jazzistique de l'ouvrage, pensé comme composition sonore et verbale, mêlant des formes héritées du cabaret, de l'opéra, de l'oratorio, du spoken words. . .

Déterritorialisation palpable du théâtre par la musique : la note qui tire le dire vers la mélopée, la mélopée qui pousse la note vers le cri, le cri qui accouche le chant de la mélopée, le chant qui mue le cri en parlerie : devenir verbe du saxo, devenir musique du dit. Déplacements, dépassements, enlacements. Lacis des territoires.

Premières représentations : mai 2006 Tours, Chateauroux, Auxerre.

angelus novus - Enzo Cormann