Les retrouvailles de deux demi-frères


1995 | Les retrouvailles de deux demi-frères, après vingt-cinq années d'une guerre civile qui a fait d’eux des ennemis.

Tandis que j’écrivais DIKTAT, en 1994, les habitants de Sarajevo s’apprêtaient à vivre leur troisième hiver d’assiégés; au Rwanda, la guerre inter-ethnique décimait des cen­taines de milliers de civils, et la situation algérienne ressemblait chaque jour davan­tage à une véritable guerre civile.
Les enfants de Sarajevo, comme ceux de Kigali et d’Alger connaissaient la terreur, la séparation et l’exil. Les familles, les amitiés, les réseaux de convivialité étaient soudainement déchirés par l’Histoire, au nom de Dieu, du sang et de la terre. L’actualité quotidienne livrait son lot d’atrocités. Epuration ethnique, génocide, crime contre l’humanité, tout ce dont l’humanité avait débarassé son avenir, moins d’un demi-siècle auparavant, d’un solennel “plus jamais ça” gangrénait de nouveau son présent. Des enfants, de nouveau, se cachaient, avaient peur froid et faim, étaient abandonnés, déportés, blessés, mutilés, “polytraumatisés”, ainsi que la nouvelle médecine de guerre nous apprenait à le dire...
DIKTAT est né d’une phrase, propos d’un vieil habitant de Vukovar, de mère croate, de père serbe, rapporté par Jean Hatzfeld : “La nature humaine est in­croyable, elle peut habiter dans les ruines comme elle peut-être habitée par les ruines.”
Je me suis simplement demandé quelle forme revêtiraient ces ruines dans vingt-cinq ans.
J’ai imaginé les retrouvailles de deux demi-frères, après deux décennies de sépara­tion consécutives à une guerre civile qui a fait d’eux des ennemis.
Une guerre civile, un pays, des personnages, un avenir imaginaires...
J’ai donné la parole au premier, qui a déclaré ceci : “Je m’adresse à vous dans le temps figé de ma propre mort. L’homme que j’incarne a péri il y a peu, au terme d’une singulière péripétie de son existence. J’étais cet homme - tout au moins l’image que cet homme se faisait de lui-même. Je vous fixe à présent depuis l’instant éternisé de cet ultime ratage, à la surface indécidable de l’image, posé sur le bord du monde comme ces photos dont nous meublons notre horizon par crainte du vertige.”
Le second, quant à lui, a surgi en armes.

Que s’était-il passé ? Nous avions défriché un lopin de pa­roles, un terrain d’entente, sur lequel nous flottions momentanément comme sur un tapis volant, au-dessus de la société des hommes - nous ne touchions plus terre. Cette euphorie dé­libérée était comme une prière à l’humanité : nous ne sommes que des enfants, lais­sez-nous jouer en paix. Étions-nous pour autant naïfs au point de croire que cette prière serait exaucée ? Pensions-nous réellement que le monde se confor­merait à nos espérances ? La réponse est non. A aucun moment nous n’avons cru que la paix nous serait accordée. La paix est confinée dans le mot paix. La guerre est faite d’acier et de viande. Elle ne se paye pas de mots. Qu’avions-nous décidé, en défi­nitive ? De lever le camp. Nous partions. Nous quittions. Nous laissions. Nous abandonnions... Ça ne pouvait pas ne pas finir comme ça : c’était écrit.

Premières représentations : Nantes 1995, Festival d’Avignon / France Culture 95. Paris, 96 (Théâtre Dejazet). Mise en scène Hervé Tougeron.

Edition : Editions de Minuit 1995.

France Culture - Enregistré en public au Festival d'Avignon 1995, Eglise des Célestins. Mise en ondes Alain Trutat. 1ère diffusion 3 septembre 1995.

Traductions : allemand, espagnol.
(publiée aux Editions "Publicaciones de la asociacion de directores de escena de españa, Madrid 1995), italien, serbo-croate, turc.

Traduction(s) :
Heinz SCHWARZINGER | allemand
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FERNANDO GOMEZ GRANDE | espagnol (castillan)
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Nükhet IZET | turc
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