Roman (2017 - inédit)

Extrait :

"La fenêtre vibre. Le vent joue avec les branches du cèdre, qui jouent avec la lune. L'automne filme en noir et blanc, je réfléchis en gris. Je pense aux riens, aux riens qui font le rien. Par exemple, ma journée. On se pose sur un banc, on regarde couler le temps. Rien ne commence, rien ne passe .../...

Comme un ruisseau à sec qu'on imagine en eau. Le banc est plus vivant que moi.
Et maintenant, le lit.
La chemise de nuit sent le coton neuf. Le coton sent le gris. Est-ce que le gris est une couleur ? Est-ce que le gris est une chose parmi les choses ? Il n'y a pas de gris, mais le ciment est gris.
Comme il est simple de penser, la nuit, couchée sur son lit, les mains croisées sur le ventre comme une morte. Me voici moi, telle quelle, tête bras jambes et tout le reste. J'ai gardé une enveloppe pleine de photos d'une jolie fille qui a été moi. Ou que j'ai été. Maintenant, c'est autre chose. Je suis la même, dans la peau d'une autre. J'invente ma vie quand elle est en panne. Je me raconte des histoires, mes histoires. Je les chantonne comme une gamine sous les draps, pensant
(quand il n'y a personne, mais qu'on s'invente quand même quelqu'un. La balle qui revient après qu'on l'ait lancée dans le noir. Si je regarde ma main, est-ce que les doigts se parlent ? Si je bouge mes doigts, est-ce que quelqu'un les voit ? Il y a quelqu'un ? Mettons que oui. On ne se voit pas, mais on se sait à l'autre bout. On se regarde sans se voir.)
Et je pense
(femme de peu, de rien. Comme un caillou qu'on jette dans les fourrés. Une porte qu'on claque, une feuille qu'on arrache. Plaie ouverte. Tout cicatrise, mais pas « rien ». Rien saigne, lance, infecte. Rien brûle, rien gangrène, rien tue. Chose de rien, mais écharde dans le pied. Morsure. Ça ne s'efface pas de sitôt. Tandis que le reste. Gloire et fric, docteur machin, madame la présidente, ardoise magique, pages people, suivant, suivante ! Photos retouchées sur papier glacé, dans le caddie trop plein, entre rouleaux de PQ et pizza surgelée. Tout le reste comme la vapeur qui te sort de la bouche par un matin d'hiver.)
Le cèdre accélère, poursuivi par le vent. Les branches soupirent en balayant la cour. On dirait que la chambre serait dans ma maison. Ma grande maison de famille, héritée de mon père. Prix Nobel de médecine et poète. Non, pas poète. Oh, et puis si tiens, poète, et même grand poète, ancien résistant, et académicien. Mon père grand poète inspecte la fenêtre. Il remue sa moustache d'académicien en signe de désapprobation.
La nuit est bleue et jaune. Le vent gris toque à la fenêtre de la toquée. Pas faim, pas froid, pas peur. Pas faire d'histoires. Aux chiottes, le père, poésie et moustache ! Le cèdre s'en fout. Le cèdre fait le cèdre. Pas l'enfant ou le dingue. Pas le poète ou le médecin. Le cèdre ne me regarde pas, mais moi oui. Est-ce qu'il ne faudrait pas lui donner un nom ? Pas le Gazier ou Marie-Jo ou Anna, qui sont déjà donnés et qui ne sont pas des arbres. Pourquoi je fais semblant de ne pas savoir tout ça ? Comme le monde est ennuyeux, quand on le connait par coeur. Je pourrais décider de ne plus rien savoir du tout. Je ne saurais même plus ce qu'est une chambre, une vitre. Est-ce que je me souviendrais seulement de la différence entre moi et les choses autour de moi ?
S'il n'y avait pas les mots, je pourrais être une chose. Je pourrais être la chambre, avec bouche et trou de balle. Je pourrais être aussi le cèdre, un tube-cèdre branché sur le lit. Tous les enfants savent qu'un lit n'est pas fait pour dormir, mais pour sauter dessus. Je danse avec le cèdre, mais je ne danse pas, parce que le mot « lit » et le mot « chambre » me tiennent allongée et bordée. Je pose mes mains, les paumes bien à plat sur le coton tiède, et je pense
(demain je suis le vent, dehors je suis le temps. Demain, je me rends à l'atelier de peinture. Je prends une grande feuille et un feutre, et j'inscris les noms, les endroits et les dates. Je calcule les âges, j'écris ce qui s'est dit, les phrases qui sont restées, les promesses, les condamnations. Je marque les changements de direction, les erreurs d'aiguillage, les impasses. Avec une croix pour les coups durs, les sales rencontres, la maladie. J'alignerai tout ce qui a été, et je visiterai ma vie, tombe après tombe. Dans mon tombeau, il y aura plusieurs salles. Dans chaque salle, il y aura des tombes, et dans chaque tombe des gens, des moments, des paroles, des endroits. Des pensées pour dire qu'on a loupé le début et qu'on ne verra pas la fin. Le jeu de l'oie de la vraie vie. Je vais dessiner, je vais colorier les dessins avec un petit pinceau. Je vais prendre tout mon temps. Autant de temps que nécessaire. Et si on me demande ce que je fais, je dirai
— Le cimetière de ma vie.)"

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