roman (2019-2020)

"Dans un monde utilitaire, parcouru par le réseau serré des signalisations, dans un univers pratique où tout s’est vu assigner une fonction, une valeur d’usage ou d’échange, l’entrée du clown fait craquer quelques mailles du réseau, et, dans la plénitude
étouffante des significations acceptées, il ouvre une brèche où pourra courir un vent d’inquiétude et de vie."
Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque

 Parvenu à l'âge de la retraite, le professeur de dramaturgie Zéno Altmann devient à la scène le Pr Zigolo, conférencier clownesque.
Cette mue radicale intervient à l'issue d'un périple initiatique et fabuleux dans le réseau de galeries souterraines qui sillonnent le sous-sol lyonnais, façon de descente aux enfers avec — nul ne s'en étonnera — un poète défunt pour guide...
Dix ans, plus tard, Zéno/Zigolo fait à Bettina, une ancienne étudiante devenue directrice de théâtre, le récit de son épiphanie clownesque.

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Curieusement, alors que j'ai passé près de 50 ans dans les studios de répétition et sur les plateaux de théâtre — pour ne rien dire du temps passé dans les salles en qualité de spectateur… — aucun des 4 romans que j'ai à ce jour consacrés aux voies de l'invention artistique n'a trait au théâtre, et moins encore à l'écriture dramatique.
C'est sans doute qu'il n'est réellement possible pour le nageur de dépeindre ce dans quoi il baigne qu'en s'extrayant de l'évidence même de sa nage. Il lui faut en quelque façon devenir un étranger dans sa propre existence en recourant à la fiction.
Ce pas de côté fabulaire n'est pas seulement opportun mais nécessaire, si l'on veut que le roman offre une expérience sensible partageable d'un réel considéré à nouveaux frais — en ce sens inventé ou réinventé. C'est ainsi qu'il me semble aujourd'hui avoir accompli pour de bon (pour de vrai, dirait un enfant) cette catabase en compagnie d'un pseudo-Virgile.

Le Satori du clown n'est pas le roman de théâtre que je souhaite parvenir à écrire un jour, mais plus spécifiquement le portrait d'un homme de théâtre en quête d'une ligne de fuite « abattant dans la risée, comme l'écrit Michaux, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière [il s'était] fait de [son] importance » dans l'espoir de s'ouvrir lui-même « à une nouvelle et incroyable rosée / à force d’être nul / et ras… / et risible… »1

Le professeur Altmann n'est évidemment pas sans rapport avec le maître de conférences Cormann : comme Zéno, j'ai enseigné la dramaturgie durant près de vingt ans, jusqu'à ma retraite, dans une école supérieure de théâtre sise à Lyon, sur la Colline de Fourvière. Le roman n'est pas non plus étranger à ma pratique théâtrale et à mon appétence clownesque.
Par ailleurs, il existe réellement de très nombreuses galeries souterraines à Lyon, régulièrement fréquentées et documentées par des groupes de cataphiles et d'urbexeurs. Le théâtre de l'Eldorado, inauguré en 1894, a bel et bien existé. Il est effectivement lié dans mon existence à mes premiers pas d'écrivain dramaturge (j'ai d'autant mieux connu le bâtiment que j'y ai quelque temps exercé la fonction d'homme de ménage…) Longtemps inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, ce beau théâtre à l'italienne, devenu dans les années 80 un des hauts lieux de la création théâtrale lyonnaise, a été rasé en 1993 — et en effet remplacé par un supermarché Franprix.

Voilà pour les faits, qui pourraient laisser croire à un récit autofictionnel, si le picaresque n'embarquait ces éléments autobiographiques dans une traversée du miroir largement plus fantasmagorique que mémorielle.
En outre, pour autant qu'on sache, il n'existe pas de galerie ancienne traversant la Saône, ni de temple du graf' sous la place Bellecour, et l'on ne trouve trace d'aucun poète enterré au cimetière de Loyasse à proximité de la tombe d'Adélaïde Rubichon. Aucun clown n'a encore surgi sur ma route pour « devenir moi », comme Zigolo est devenu Zéno. De surcroît — point décisif — il se trouve que je souffre de spéléonophobie et de musophobie.